Par Fiqar Fadel
La première visite du Premier ministre irakien, Ali Al-Zaidi, à Washington, censée ouvrir une nouvelle page dans les relations irako-américaines, s’est transformée en l’un des déplacements les plus controversés depuis des années.
Alors que le président américain, Donald Trump, s’est efforcé de présenter l’événement comme le début d’une transition d’une relation basée sur la présence militaire vers un partenariat économique, Al-Zaidi s’est retrouvé, dès la fin de sa rencontre à la Maison-Blanche, face à une vague de critiques sans précédent de la part des factions de la « Résistance » et de forces politiques chiites.
Celles-ci ont perçu ses positions sur les armes, sa réaction face à l’évocation par Trump de l’assassinat des martyrs Qassem Soleimani et Abou Mehdi al-Mouhandis, ainsi que l’élargissement de la coopération avec les entreprises américaines, comme un dépassement des « constantes » établies lors de la phase post-guerre contre l’organisation « Daech ».
Le moment le plus controversé de la rencontre est survenu lorsque Trump a rappelé devant les journalistes l’assassinat du commandant de la « Force Al-Qods » iranienne, Qassem Soleimani, et du chef adjoint de la Haute autorité de la Mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi), Abou Mehdi al-Mouhandis, demandant à Al-Zaidi sa position à leur sujet.
Dans sa réponse, le Premier ministre a choisi d’éluder la question, déclarant qu’il « ne pratiquait pas la politique à l’époque et qu’il préférait parler de l’avenir plutôt que du passé ».
Une réponse qui a ouvert la voie à une large campagne d’attaques au sein des milieux proches de la Résistance.
Dans ce contexte, le secrétaire général du mouvement « Al-Nujaba », Akram al-Kaabi, a lancé une violente attaque contre Trump et Al-Zaidi, estimant que Soleimani et al-Mouhandis sont des « symboles de la Résistance » et que leur porter atteinte équivaut à insulter l’Irak.
Il a également accusé les entreprises américaines d’être à l’origine des défaillances du secteur de l’électricité, mettant en garde contre ce qu’il a qualifié de tentative de « piller le pétrole et les richesses de l’Irak sous couvert d’investissements ».
De son côté, un cadre du mouvement, Majed al-Kaabi, a affirmé dans une déclaration à Al-Akhbar que « les armes de la Résistance resteront, et nous ne permettrons à aucune partie de négocier à leur sujet ou d’en faire un objet de marchandage politique ».
Et de renchérir : « le sang des martyrs est un honneur pour tous les Irakiens, que l’on ne peut contourner ou nier. Quant au départ de l’occupant, c’est notre revendication principale, mais nous n’avons pas confiance en Trump et son administration ».
Il a précisé : « Nous soutenons les démarches d’Al-Zaidi en matière de lutte contre la corruption et de réformes internes, mais nous ne voulons pas que le destin et les richesses de l’Irak soient hypothéqués entre les mains de voleurs, ni que les accords économiques se transforment en couverture pour une nouvelle hégémonie ».
De même, la famille d’Abou Mehdi al-Mouhandis a publié un communiqué au ton très ferme, considérant que les déclarations de Trump, ainsi que la position d’Al-Zaidi qui les a accompagnées, constituent une tentative de parachever le projet ciblant la Mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi) après l’assassinat d’al-Mouhandis. Elle a estimé que les appels à limiter la possession d’armes reflètent un « discours américano-sioniste », avertissant que « le véritable objectif est le démantèlement du Hachd et le contrôle des richesses pétrolières irakiennes via des entreprises américaines », tout en appelant à résister à ce qu’elle a qualifié de « présence économique », au même titre que la résistance à la présence militaire.
Par ailleurs, la députée Nour Adel a écrit dans une publication largement partagée : « 40 millions d’Irakiens ne pratiquaient pas la politique à l’époque. C’était aussi le cas des martyrs de Speicher, de la Mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi) et de la Marjaya, mais tout le monde a été témoin des sacrifices consentis par Abou Mehdi al-Mouhandis et Qassem Soleimani face au terrorisme », estimant que feindre d’ignorer ces sacrifices « par peur des USA » constitue un déni du sang versé par ceux qui ont combattu pour défendre l’Irak.
Commentant cette escalade verbale, le chercheur spécialiste des affaires irakiennes, Mohammad Hachem, a indiqué à Al-Akhbar que la polémique actuelle reflète l’ampleur des divisions internes bien plus qu’elle ne renseigne sur le contenu de la visite elle-même.
Hachem insiste néanmoins sur le fait que « l’intérêt de l’Irak doit primer sur toutes les autres considérations, et la décision de Bagdad doit être prise à l’intérieur de l’Irak, non à Washington ni dans aucune autre capitale ».
Il ajoute : « Il est naturel que le gouvernement cherche des partenariats économiques et des investissements étrangers, mais le plus important reste la nature de ces accords, leur degré de transparence et la garantie de ne pas répéter les expériences des gouvernements précédents, où les grands contrats se sont transformés en passerelles vers la corruption ou la dépendance économique ».
Il conclut que « le succès de la visite ne se mesurera pas au nombre d’accords signés, mais à la capacité du gouvernement à protéger la souveraineté et à apporter un bénéfice réel aux Irakiens ».
Des informations gouvernementales indiquent que la délégation irakienne étudie la signature de plus de 18 accords et protocoles d’accord avec les États-Unis dans divers domaines, notamment le pétrole, l’énergie, l’électricité, l’industrie, l’investissement, l’éducation, la santé, la technologie et l’armement. Ces sources précisent également qu’Al-Zaidi tient des réunions à Houston avec les compagnies ExxonMobil, Chevron et Halliburton, ainsi qu’avec la Chambre de commerce américaine, dans le cadre d’un plan gouvernemental visant à attirer de nouveaux investissements, à diversifier les voies d’exportation du pétrole et à réduire la dépendance vis-à-vis du détroit d’Ormuz.
Source : Traduit à partir d'AlAkhbar
