vendredi, 15/05/2026   
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Abou Dhabi fait échouer l’adoption d’un communiqué sur la guerre : Bataille irano-émiratie au sein des BRICS

Par Mohammad Khawajouï

Les travaux de la 20e réunion des ministres des Affaires étrangères des pays du groupe des « BRICS » ont débuté jeudi à New Delhi.

Cette réunion intervient alors que l’organisation — symbole de la coopération entre les puissances émergentes et du multilatéralisme souhaité dans le système international — fait face à une escalade unilatérale et militaire de la part des États-Unis contre l’un de ses membres, l’Iran.

La guerre contre ce dernier et ses répercussions sur l’économie mondiale et la sécurité énergétique se sont imposées à l’ordre du jour, d’autant plus que la réunion coïncide avec la visite du président américain, Donald Trump, en Chine, l’un des membres les plus éminents des BRICS.

Le groupe, qui comprenait à ses débuts le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, avant de s’élargir ces dernières années avec l’adhésion de l’Éthiopie, des Émirats, de l’Indonésie, de l’Iran et de l’Égypte, regroupe plusieurs des économies émergentes les plus importantes au monde.

Il cherche à renforcer la coordination sécuritaire et économique entre ses membres et à faire entendre la voix des pays du Sud global au sein des institutions internationales, traditionnellement soumises à l’hégémonie politique et économique occidentale.

À la lumière des conséquences de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, notamment la fermeture du détroit d’Ormuz, cette réunion s’est transformée en un véritable test pour la cohésion du groupe face à une crise géopolitique réelle.

Cependant, le conflit d’intérêts et la divergence des approches des États membres, particulièrement concernant la nature de la relation avec les États-Unis, ont empêché la création d’un état de solidarité et d’unité face à l’impact de la guerre au Moyen-Orient, contribuant plutôt à révéler l’ampleur des différends entre les membres des BRICS.

Le ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, a estimé dans son discours d’ouverture que la liberté de navigation et le flux fluide des navires à travers les eaux internationales, y compris le détroit d’Ormuz, sont vitaux pour la prospérité de l’économie mondiale.

Il a également appelé, d’un ton prudent et sans nommer directement l’Iran ou les États-Unis, les BRICS à s’opposer au « recours croissant aux mesures coercitives et aux sanctions unilatérales contraires au droit international et à la Charte des Nations Unies ».

Toutefois, Téhéran s’attendait à ce que le groupe émette une condamnation claire de l’agression américano-israélienne.

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a appelé dans son discours à condamner « la violation par les États-Unis et Israël du droit international, y compris leur agression illégale contre l’Iran », réclamant des « mesures concrètes pour mettre fin à la tendance belliciste et à l’impunité des violateurs de la Charte des Nations Unies ».

Mais les indices suggèrent que l’approche prudente de l’Inde — qui entretient des liens étroits avec les États-Unis — ainsi que la position des Émirats — dont Téhéran estime qu’ils ont coopéré avec Washington et Tel-Aviv dans l’attaque contre son territoire — ont empêché toute condamnation explicite de l’attaque.

Les tensions croissantes entre l’Iran et les Émirats ont pesé sur l’ambiance de la réunion, notamment après la révélation de la visite secrète effectuée par le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, à Abou Dhabi durant la guerre.

Téhéran y a vu une preuve de « complicité des Émirats dans l’agression », avertissant que « les partenaires de l’agression israélienne seront tenus pour responsables ».

Avant le début de la réunion, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a explicitement accusé les Émirats d’« entraver l’obtention d’un consensus », affirmant qu’ils insistaient pour inclure des clauses condamnant l’Iran dans le communiqué final, ce qui a empêché une position unifiée.

Lors de la session de jeudi, la joute verbale entre les deux parties a atteint son paroxysme.

Le représentant des Émirats, Khalifa Shaheen Al Marar, a clairement appelé à inclure dans le communiqué final des points condamnant les attaques de missiles iraniens, intervenues en réponse à l’agression américaine.

La partie émiratie a également rejeté toute référence au rôle de son pays dans l’accueil de bases militaires américaines, insistant pour que le communiqué final se limite à souligner « la nécessité d’un arrêt des tensions par toutes les parties », sans nommer l’agresseur.

Cette position a suscité la colère de l’Iran. M.Araghchi a répondu d’un ton ferme : « Par souci d’unité des BRICS, je n’ai pas mentionné le nom des Émirats dans mon discours, mais la vérité est qu’ils ont été directement impliqués dans l’agression contre mon pays. Quand les attaques ont commencé, ils n’ont même pas publié un seul communiqué de condamnation. »

Il a souligné que « ni les bases américaines ni l’alliance avec Israël n’assurent la sécurité des Émirats », appelant Abou Dhabi à revoir sa politique envers Téhéran. Il a également évoqué des rapports faisant état d’opérations militaires émiraties contre l’Iran au début du mois d’avril.

De son côté, la Russie, qui joue habituellement le rôle de médiateur au sein du groupe, a présenté un projet de communiqué considéré par de nombreux observateurs comme technique et totalement neutre. Son contenu se limitait à « garantir la sécurité de la navigation et la liberté de passage des navires dans le détroit d’Ormuz », sans aucune référence directe à la partie ayant déclenché la guerre ou au responsable.

Moscou souhaitait ainsi faciliter la publication d’un communiqué « minimum », mais cette tentative s’est rapidement heurtée aux obstacles émiratis.

Abou Dhabi s’est fermement opposé au projet russe, considérant que tout communiqué traitant du détroit d’Ormuz, même sous une forme technique, reviendrait à « légitimer le contrôle de l’Iran sur cette voie d’eau ».

Elle a insisté sur le fait que, avant toute discussion sur la sécurité de la navigation, il convenait de condamner ce qu’elle a qualifié de « comportement hostile iranien », en référence aux attaques de missiles et aux saisies de navires.

En revanche, l’Iran s’est dit prêt à accepter tout communiqué neutre et purement technique.

En fin de compte, face à l’insistance d’Abou Dhabi pour ajouter des clauses condamnant Téhéran, le projet russe a été retiré de l’ordre du jour et aucun accord n’a été trouvé concernant un communiqué sur le détroit d’Ormuz.

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar