mardi, 27/01/2026   
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Flouter ou pas les images d’enfants palestiniens tués à Gaza : un médecin juif us d’American Doctor critique le floutage

Aux premières images d' »American Doctor », documentaire sur des médecins américains dans des hôpitaux de Gaza, en pleine guerre génocidaire israélienne contre la bande de Gaza, la réalisatrice Poh Si Teng refuse de filmer des enfants palestiniens morts qu’un praticien veut lui montrer.

Teng craint de devoir flouter la scène pour protéger la dignité des enfants. Mais sa décision fait débat.

Le film de Teng suit le médecin juif américain Mark Perlmutter et deux autres médecins américains, l’un américano-palestinien Thaer Ahmad et l’autre zoroastrien non pratiquant, Feroze Sidhwa , face à l’indicible brutalité infligée à une population majoritairement civile à Gaza depuis qu’Israël a répondu à l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023.

« Les gens ont le droit de connaitre »

Dr Perlmutter s’oppose au point de vue de Teng.

« On ne leur rend pas justice à moins de laisser leur mémoire, leurs corps, raconter l’histoire de ce traumatisme, de ce génocide. On ne leur rend pas service en ne les montrant pas  », a-t-il contesté au Festival du film de Sundance, où le film a été présenté en avant-première vendredi.

« Voilà ce que mes impôts ont fait. Voilà ce que vos impôts ont fait. Voilà ce que les impôts de mon voisin ont fait. Les gens ont le droit de connaître la vérité », souligne-t-il.

« Vous avez la responsabilité, comme moi, de dire la vérité. Si vous floutez cela, c’est une faute professionnelle journalistique ».

« La caméra ne me filme pas », explique Teng, « mais je pleure et je suis très déçue de moi-même. Journaliste, j’ai longtemps travaillé pour Al Jazeera English. Même à la télévision, nous pixélisions et floutions les images pour protéger la dignité des personnes décédées et de leurs familles. Alors, se rendre compte qu’on fait partie du problème, ça a été une véritable leçon. »

Malgré le cessez-le-feu, 1.300 violations israéliennes ont été signalées et les meurtres israéliens se poursuivent, faisant des victimes parmi les non combattants dont des dizaines d’enfants, selon l’Unicef.

Au moins 488 Palestiniens ont été tués par des tirs ou des bombardements israéliens depuis le 10 octobre 2025, selon les chiffre du ministère de la Santé à Gaza, dont 165 enfants.

Des enquêteurs de l’ONU ont accusé Israël de commettre un génocide à Gaza, accusation qu’Israël a qualifiée de « déformée et fausse », tout en taxant ses auteurs d’antisémitisme.

En deux ans de guerre, 2.700 familles palestiniennes ont totalement disparu du registre civil, et 6.000 ne comptent qu’un seul survivant. Sur les plus de 71.662 martyrs, 20 mille sont des enfants. 171.428 ont été blessés.

« Je n’ai jamais vu de pareil »

Lors d’une interview, Dr Perlmutter avait accusé des snipers israéliens de cibler délibérément des enfants palestiniens par des tirs répétés.

« Oui j’ai vu de mes propres yeux des enfants qui ont été tués d’une balle dans la poitrine suivie d’une balle dans la tête », a-t-il affirmé.

Selon lui, personne ne peut tirer mortellement par erreur à deux reprises.

Tous les désastres combinés que j’ai vus pendant les 40 missions en voyage, les séismes, tous n’égalent pas le niveau du carnage que j’ai vu parmi les civils, dès la première semaine, à Gaza… Tous étaient des enfants… je n’ai jamais vu de pareil », a-t-il dit aussi.

Les antibiotiques interdits

Le film de Teng montre les médecins travaillant avec leurs collègues palestiniens, portant secours à des blessés aux membres sectionnés et souffrant de plaies ouvertes. On les voit également en d’autres occasions dans les couloirs du pouvoir à Washington et dans les médias israéliens et américains, rapporte l’AFP.

Le documentaire montre aussi les difficultés pratiques auxquelles ils sont confrontés, les blouses chirurgicales et les antibiotiques qu’ils doivent faire passer en contrebande à travers la frontière pour contourner le blocus israélien. Et les refus de dernière minute des autorités israéliennes de les laisser entrer.

Le film décrit le courage d’hommes qui vont volontairement travailler dans des hôpitaux frappés à plusieurs reprises par l’armée israélienne. Comme l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, cible d’une double frappe en août 2025.

« Complices de meurtre d’enfants »

Israël affirme viser des « terroristes » dans ces établissements et soutient que des combattants du Hamas sont retranchés dans des tunnels sous les hôpitaux.

Feroze Sidwha, peut-être le plus loquace des trois médecins, répète n’avoir jamais vu de tunnels. Et de toute façon, insiste-t-il, même la présence de combattants blessés dans un hôpital n’en fait pas une cible légitime.

« Les Américains méritent de savoir ce qui se passe, à quoi sert leur argent, et tout simplement de pouvoir décider », dit-il. « Voulez-vous vraiment qu’on fasse cela ? », a-t-il déclaré à l’AFP.

« Je suis à peu près sûr que la réponse est +non+. Je veux juste continuer à m’exprimer et à faire savoir aux gens qu’ils n’ont pas à être complices du meurtre d’enfants. Nous le sommes tous, à l’heure actuelle ».

Le film est dédié aux quelque 1.700 soignants tués dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre en octobre 2023.

Selon Reporters sans frontières (RSF), près de 220 journalistes ont également été tués, faisant d’Israël le plus grand tueur de journalistes dans le monde pour la troisième année consécutive.

Le Festival de Sundance se tient jusqu’au 1er février.