lundi, 06/04/2026   
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« Nous les attendons » : comment les responsables iraniens ont infiltré la conscience américaine

Par Ali Awad

Dans un scénario que personne n’aurait pu imaginer il y a quelques mois, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Qalibaf, est devenu une référence pour les traders de Wall Street. Loin d’être une blague sur Internet, il s’agit d’un phénomène réel où la guerre croise les marchés financiers, la propagande et la politique, révélant une vérité fondamentale : les responsables iraniens connaissent la rue américaine mieux que les Américains ne connaissent la rue iranienne.

Qalibaf : le général devenu « analyste financier »

Lorsque Qalibaf a écrit sur la plateforme « X », le dimanche 29 mars dernier : « Alerte : ce qu’on appelle nouvelles ou faits avant l’ouverture du marché est souvent un piège pour prendre des profits. En bref, c’est un indicateur inversé. Faites l’opposé : s’ils le font monter artificiellement, pariez sur la baisse. S’ils le font chuter, pariez sur la hausse », il ne s’adressait pas à son public iranien. Il parlait directement aux traders américains, dans leur langue et avec leurs termes.

La surprise fut que son conseil a fonctionné. Le lendemain, le président américain Donald Trump publiait un tweet, deux heures avant l’ouverture des marchés, évoquant un « grand progrès » dans les négociations avec l’Iran. Les marchés ont grimpé à l’ouverture avant de replonger, exactement comme Qalibaf l’avait prédit. La célèbre lettre financière « The Kobeissi Letter » a noté cette corrélation, commentant : « On ne peut pas inventer ça : le conseil de l’Iran aux investisseurs américains a réellement fonctionné. »

Plus encore, l’ancien chef de l’analyse quantitative chez JPMorgan, Marko Kolanovic, a réagi à un post mentionnant les tweets de Qalibaf, tandis que la société de recherche « Citrini » commentait avec ironie : « Voici mon analyste quantitatif » (en référence à une scène du film The Big Short).

Mais Qalibaf ne s’est pas contenté du rôle d’analyste. Il a accusé Trump de manipuler les marchés pétroliers et boursiers par ses déclarations volatiles, écrivant : « Les fake news sont conçues pour manipuler les marchés financiers et pétroliers, et pour échapper au marécage dans lequel s’enlisent l’Amérique et Israël. »

Il a également comparé les manifestations « No Kings » qui ont balayé les villes américaines à la Révolution islamique, écrivant : « Bienvenue à la fête que nous avons commencée il y a 47 ans. C’est le peuple iranien, et nous approuvons ce message. »

Une phrase empreinte d’une ironie cinglante et d’une compréhension fine de l’humeur américaine exaspérée par son administration.

Araghchi : trois mots qui ont ébranlé les USA

Le 5 mars dernier, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s’est assis devant la caméra de l’émission « NBC Nightly News » à Téhéran. Le présentateur Tom Llamas lui a demandé : « Craignez-vous une invasion terrestre américaine ? ».

Araghchi a répondu froidement : « Non, nous les attendons. » Llamas a précisé : « Vous attendez que l’armée américaine vous envahisse ? », ce à quoi il a rétorqué : « Oui. Ce sera une catastrophe majeure pour eux. »

La séquence est devenue virale. Le magazine conservateur The American Conservative l’a publiée, tout comme des sites de gauche et de droite.

La phrase n’était pas seulement un défi militaire, c’était un message psychologique adressé à l’Américain moyen qui porte encore les cicatrices de l’Irak et de l’Afghanistan.

Araghchi a parlé d’« attente », un mot qui invoque dans l’imaginaire américain tous les cauchemars des guérillas et des bourbiers sans fin.

Dans une interview ultérieure avec Al Jazeera, Araghchi a élargi son message en affirmant que l’assassinat du martyr Sayyid Ali Khamenei n’avait pas fait tomber le régime, et que le système est plus grand que n’importe quel individu. Ce message visait à parts égales les publics américain et iranien.

Larijani : l’homme qui a pointé du doigt « Epstein »

Avant son assassinat le 17 mars, le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, le martyr Ali Larijani, est devenu l’un des responsables iraniens les plus suivis par les Américains.

Cela n’était pas dû à son poste politique, mais à un tweet en anglais publié le 15 mars : « J’ai appris que les restes du réseau Epstein préparent un complot pour simuler un incident similaire aux attentats du 11 septembre et l’imputer à l’Iran. L’Iran rejette radicalement ces plans terroristes et ne mène pas de guerre contre le peuple américain. »

Le tweet a touché une corde sensible. Il a lié le scandale de Jeffrey Epstein à la crainte d’un nouveau scénario type 11 septembre. Larijani ne s’est pas arrêté là. Quand le secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth a décrit les dirigeants iraniens comme se cachant « sous terre comme des rats », Larijani a répondu avec une photo de la marche de la Journée d’Al-Qods à Téhéran, où il apparaissait publiquement avec le président Pezeshkian, écrivant : « Monsieur Hegseth ! Nos dirigeants étaient et sont toujours parmi le peuple. Quant aux vôtres ? Ils sont sur l’île d’Epstein ! »

La phrase a circulé au point que l’opération militaire américaine nommée « Operation Epic Fury » a été surnommée ironiquement sur les réseaux sociaux « Operation Epstein Fury ».

Deux jours après ces tweets, Larijani était assassiné dans un raid israélien.

Le paradoxe : les USA ne connaissent pas l’Iran

En revanche, la performance américaine pour s’adresser au public iranien semble pauvre et confuse. Interrogé sur les tweets financiers de Qalibaf, Trump a répondu par une menace : « Nous savons où il habite. » Et lorsqu’il a prétendu devoir participer au choix du nouveau Guide Suprême, il a semblé traiter avec un pays sans institutions, sans histoire et sans peuple souverain.

Cette approche nous ramène à ce qu’on peut appeler « l’orientalisme politique » : l’hypothèse que la société iranienne est un bloc monolithique attendant une « libération » extérieure. Mais la réalité a montré l’inverse. Bien que des segments de la diaspora aient célébré l’assassinat de l’Ayatollah Khamenei, le régime a nommé un successeur en quelques jours, les institutions ont continué de fonctionner, et la guerre elle-même a renforcé le sentiment nationaliste à l’intérieur.

Tandis que Qalibaf utilise les termes de Wall Street et que Araghchi parle avec un calme diplomatique audible pour le spectateur américain, le camp américain répond par des bombes et des menaces. La différence réside dans la compréhension de l’autre.

Les Iraniens lisent les États-Unis : leurs marchés, leurs peurs, leurs divisions. Washington continue de lire l’Iran à travers une lentille orientaliste.

Un mois après le début de la guerre, les sondages montrent qu’une majorité d’Américains estiment que la décision de faire la guerre était une erreur.

Ce n’est peut-être pas Qalibaf qui les a convaincus, mais avec Araghchi et Larijani, ils ont réussi quelque chose de plus profond : lier cette guerre à la vie quotidienne des Américains, à leurs portefeuilles et à leurs prix à la pompe. Dans la guerre de l’information, c’est une victoire tout aussi importante qu’un tir de missile.

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar