mercredi, 06/05/2026   
   Beyrouth 10:15

Bkerké après Dar al-Fatwa : couverture confessionnelle pour les négociations avec l’ennemi israélien

Ceux qui refusent toute critique envers le patriarcat maronite en tant que référence religieuse sont ceux-là mêmes qui le propulsent au cœur du conflit politique dès qu’ils ont besoin d’une ombrelle, d’une légitimité ou d’un message à transmettre.

Dans un moment politique aussi délicat aux niveaux local, régional et international que celui que nous vivons, des forces politiques, telles que les partis des « Forces Libanaises » et des « Kataëb », ont commencé à pèleriner vers Bkerké (Maronite), dépassant la rivalité politique, à la recherche d’un élargissement de la couverture interne pour des paris risqués liés au conflit avec ‘Israël’.

Ces forces estiment que l’impossibilité d’assurer un consensus politique autour d’une négociation directe avec ‘Israël’ peut être compensée par une couverture fournie par les références religieuses.

Ainsi, ces visites visent le même objectif que celui recherché par les positions d’autres instances spirituelles, comme Dar al-Fatwa (Sunnite), qui a émis une position couvrant la négociation directe avec l’ennemi israélien, à la demande de l’envoyé saoudien Yazid bin Farhan et sous pression émiratie.

Cependant, cet équilibre apparent cache une problématique plus profonde : le remplacement du débat national sur les questions de souveraineté par une accumulation d’approbations dans des cadres confessionnels !

Après le communiqué de Dar al-Fatwa, qui a présenté la référence sunnite comme l’avocat de négociations illégitimes avec une entité terroriste occupant des terres arabes en Palestine, au Liban et en Syrie, l’autorité de tutelle américano-saoudienne achève de monter le « puzzle confessionnel » destiné à assurer une couverture au président de la République Joseph Aoun, afin de dépeindre une scène générale complète à l’exception d’une seule partie (Chiites) qui dérogerait à la règle.

Dans ce contexte s’inscrivent les visites à Bkerké, allant jusqu’à celle de l’ambassadeur américain Michel Issa pour renforcer cette tendance.

Après la délégation des Forces Libanaises, le chef du parti Kataëb, Samy Gemayel, a déclaré mardi après sa visite au patriarche Béchara Raï : « Il existe un ralliement libanais autour des présidents de la République et du Gouvernement dans le processus de recouvrement de la souveraineté et de la décision au Liban, et ce processus ne s’arrêtera pas. »

Alors que l’on attend l’arrivée d’autres personnalités sous prétexte de soutenir Bkerké face à la « campagne qui la cible », la responsabilité de ce qui se passe ne peut incomber à ces seules forces.

Bkerké elle-même, et avant elle Dar al-Fatwa, se sont engagées dans la polémique politique dans un moment de division verticale, donnant l’impression d’être une partie de la couverture de la négociation directe avec ‘Israël’, et non un simple témoin.

Même si cela n’est pas intentionnel, l’impact politique demeure : tout signal émanant de l’édifice est immédiatement lu dans le contexte de l’alignement politique.

Quant aux forces qui affluent aujourd’hui à Bkerké, leur opportunisme se manifeste clairement dans leur soumission aux exigences extérieures et leur retour à l’appui du Patriarche sur un dossier extrêmement sensible, après s’être différenciées de lui sur d’autres dossiers internes fondamentaux où elles ont agi selon leurs intérêts étroits. Cette sélectivité transforme la référence de Bkerké en un outil conjoncturel et fonctionnel, plutôt qu’en une référence de principes.

L’introduction du nom de Joseph Aoun dans ce tableau augmente sa complexité, reflétant une volonté de lier toute action potentielle à une ombrelle politique, religieuse et peut-être étrangère.

Ce lien place les institutions de l’État dans une position ambiguë et soulève des questions sur les limites de la séparation entre la décision nationale et la recherche de légitimités parallèles.

Le paradoxe ici est que les références religieuses, au lieu de contribuer à apaiser la polarisation et à ouvrir un débat national global, acceptent d’être utilisées dans un processus qui approfondit la division en conférant un caractère confessionnel à une décision censée être unificatrice.

Ainsi, une question majeure se transforme en un élément d’un jeu d’équilibres, où la position se mesure à l’aune de la couverture confessionnelle dont elle bénéficie, et non à sa légitimité constitutionnelle ou à son acceptation populaire.

En conclusion, ce qui se passe ne se limite pas à des visites politiques ou à des positions passagères, mais reflète une tendance inquiétante : le déplacement de la décision de l’espace de l’État vers les symboles, et du débat national vers les équilibres confessionnels.

Ici, les partis assument la responsabilité de l’exploitation des symboles, tout comme Bkerké et les autres références assument la responsabilité de protéger leur position de cet usage, ou du moins, de calibrer leur position, comme l’a fait mardi le Conseil confessionnel de la communauté druze.

Ce dernier a affirmé, dans un communiqué après sa réunion périodique sous la présidence de Cheikh al-Aql Sami Abi al-Muna, son soutien à l’État, mais a fixé le plafond de son appui aux négociations par l’aboutissement à un cessez-le-feu global, un retrait total des territoires occupés et le retour digne des déplacés en prélude au chantier de reconstruction.

Il a salué « la résilience du peuple libanais et son attachement à sa terre », mettant en garde contre les « discours d’incitation et d’intimidation qui diffusent les poisons de la discorde confessionnelle et régionale ».

Par Mayssam Rizk

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar