vendredi, 27/03/2026   
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Bab al-Mandab sur la voie de Hormuz | L’Iran aux USA:  Khark contre l’ensemble du réseau énergétique

Par Hassan Haidar

Depuis l’Antiquité, l’Iran a su adapter sa géographie à ses politiques de dissuasion, de défense et de stratégie, tirant profit de sa position pivot au détroit d’Hormuz.

L’île de Khark et la côte de Makran constituent deux piliers pétroliers reliant les couloirs maritimes aux pipelines régionaux, offrant à Téhéran la capacité de formuler divers scénarios de dissuasion dont les effets s’étendent du détroit jusqu’au réseau énergétique et aux routes pétrolières du Golfe et de la région.

Avec le déclenchement de la guerre contre l’Iran, la région du Golfe a connu une transformation progressive de la compétition géopolitique : de la focalisation traditionnelle sur les passages maritimes, Hormuz en tête, vers un conflit plus complexe lié aux infrastructures pétrolières.

Au cœur de cette dynamique, l’île iranienne de Khark est apparue comme le point d’ancrage d’une équation de dissuasion mutuelle, où s’entrecroisent les impératifs de sécurité énergétique et les calculs militaires et stratégiques des puissances régionales et internationales.

Dans la vision américaine, cibler ou neutraliser Khark pour garantir le flux pétrolier et ouvrir le détroit d’Hormuz impacte directement la capacité d’exportation de l’Iran.

Cependant, cette vision diverge totalement de l’approche iranienne, qui ne se limite pas à la protection de cette installation vitale, mais lie sa sécurité à celle des infrastructures régionales concurrentes.

Dans ce cadre, une équation se cristallise : toute attaque contre Khark entraînera le ciblage des pipelines permettant aux pays du Golfe de contourner Hormuz.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont développé des infrastructures alternatives pour réduire leur dépendance au détroit d’Hormuz, via des pipelines à forte capacité.

L’oléoduc saoudien Est-Ouest, par exemple, s’étend d’Abqaiq à l’est jusqu’à Yanbu sur la mer Rouge, sur environ 1 200 km, avec une capacité de 5 millions de barils par jour (pouvant atteindre 7 millions en cas d’urgence).

Ce pipeline permet de transporter le pétrole directement vers la mer Rouge, offrant un débouché alternatif vers les marchés européens et américains.

Le second est l’oléoduc émirati Habshan-Fujairah, long de 360 à 380 km, avec une capacité d’exportation de 1,5 million de barils par jour (extensible à 1,8 million).

Il relie les champs terrestres d’Abou Dhabi au port de Fujairah sur la mer d’Oman, contournant ainsi le détroit d’Hormuz.

L’importance stratégique de ces lignes réside dans leur conception visant à réduire les risques liés à une fermeture du détroit.

Or, cette fonction même en fait, selon la perspective iranienne, des éléments sensibles pouvant être ciblés pour rétablir l’équilibre — Téhéran ayant jusqu’ici utilisé des attaques limitées sur Yanbu et Fujairah comme outils de pression sans aller jusqu’à la paralysie totale.

Dès lors, l’efficacité des pipelines ne peut être analysée indépendamment de l’environnement maritime global.

L’oléoduc Est-Ouest, bien qu’il contourne Hormuz, dépend de la sécurité de la navigation en mer Rouge, précisément via le détroit de Bab al-Mandab, pour atteindre les marchés mondiaux. Par conséquent, toute menace sur ce dernier passage limite l’utilité du premier comme alternative stratégique.

Parallèlement à sa posture de dissuasion, l’Iran a développé ses propres alternatives d’exportation. Dans ce contexte émerge le pipeline Goreh-Jask, long de 1 000 km, transportant le pétrole du sud-ouest de l’Iran vers les côtes de Makran sur la mer d’Oman, à l’est d’Hormuz, avec une capacité d’un million de barils par jour. Ce projet vise à réduire la dépendance au détroit et à offrir un débouché hors du Golfe. S’y ajoute le projet de gazoduc Iran-Pakistan, partant du champ « South Pars », visant à exporter le gaz vers le Pakistan avec une extension possible vers d’autres marchés asiatiques. Malgré les obstacles à la frontière, il reflète une orientation stratégique vers le renforcement des voies terrestres.

En conclusion, la « guerre de l’énergie » dans le Golfe inclut des scénarios a minima maintenant les forces attaquantes en alerte sans confrontation directe des installations, avec la poursuite d’opérations cyber ou d’attaques limitées. Cela reste vrai tant que l’Iran agite la menace de frapper les stations de pompage des pipelines de contournement et de menacer Bab al-Mandab en cas de pression militaire sur l’île de Khark. Quant à la menace la plus catastrophique, elle réside dans un ciblage global : une frappe contre Khark et Jask entraînerait une riposte iranienne massive détruisant les infrastructures de Fujairah et Yanbu, et fermant Bab al-Mandab ainsi qu’Hormuz. Dans ce cas, le marché mondial perdrait instantanément entre 12 et 15 millions de barils par jour, signifiant l’effondrement des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar