Par Mohammad Wehbé
La participation émiratie massive au Forum économique libano-émirati dépasse la simple logique d’investissement : elle traduit une stratégie politique liée aux conflits régionaux.
Les Émirats entendent combler le vide laissé par l’Arabie saoudite en ciblant les actifs souverains majeurs du Liban (ports, aéroports, numérisation de l’état civil, passeports et douanes).
La présence officielle et financière émiratie au forum était particulièrement imposante. Elle s’est illustrée par la participation du ministre du Commerce extérieur, Thani bin Ahmed Al Zeyoudi, aux côtés de nombreux responsables des chambres de commerce fédérales et locales, ainsi que d’une foule d’investisseurs émiratis issus des secteurs de l’immobilier, de la banque, de la technologie et des ports. Ces derniers ont rencontré hier plusieurs ministres libanais et plus de 200 capitaines d’industrie locaux.
En coulisses, plus de 51 réunions bilatérales avaient déjà été organisées entre acteurs du secteur privé des deux pays pour explorer les opportunités d’investissement au Liban.
Cela survient alors que le Liban subit les agressions israéliennes et les séquelles du braquage de 180 milliards de dollars de dépôts par des banquiers locaux.
Les dynamiques politiques et économiques de cette démarche s’articulent autour de plusieurs axes :
-Le vide saoudien : Les investisseurs émiratis profitent de la passivité de Riyad. L’action saoudienne s’est limitée à la politique sécuritaire, aux négociations avec ‘Israël’ et à des règlements de comptes personnels (notamment contre la banque Med et Saad Hariri via le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Saïd). Les promesses d’aide de Mohammed ben Salmane restent conditionnées à une stabilisation future.
-Tensions et risque de normalisation : La rivalité saoudo-émiratie s’étend au Liban. Des hommes d’affaires s’inquiètent des liens étroits entre milieux d’affaires émiratis et israéliens, craignant qu’ils ne servent de canal vers une normalisation déguisée avec le Liban.
-Cible sur les infrastructures souveraines : Les Émirats délaissent l’immobilier et le tourisme au profit des nœuds stratégiques : l’aéroport de Beyrouth, le port de Beyrouth et celui de Tripoli.
-Contrôle des flux et éviction des concurrents : Abou Dhabi vise également les logiciels de gestion des flux, de l’état civil (pour écarter Inkript), la privatisation de Middle East Airlines (MEA) et le remplacement de CMA CGM au port de Beyrouth (DP World ayant déjà ouvert un bureau local).
Les Émiratis assument les risques d’instabilité et visent l’acquisition d’actifs rentables, à l’image de leurs actions en Égypte et en Syrie.
Cette ambition rencontre la volonté du gouvernement de Nawaf Salam, enclin à privatiser les actifs étatiques. En contrepartie, Abou Dhabi pourrait participer à la reconstruction du pays, comme l’ont laissé entendre Mohamed Choucair et Abdallah Sultan Al Owais lors du forum.
Source : Traduit à partir d'AlAkhbar
