Ce maire est en exil …
Des graffitis haineux et grossiers sont apparus sur sa maison. «Merde sioniste», pouvait-on lire, tagués à la bombe sur la façade de la maison de David Smolansky, alors maire de la municipalité d’El Hatillo à Caracas. Sur la télévision d’État vénézuélienne, Diosdado Cabello, l’une des figures les plus influentes du gouvernement vénézuélien, l’a dénoncé comme un «projet du sionisme», formé par le Mossad et représentant «la mort et la terreur au Venezuela».
À l’apogée de sa carrière, Smolansky était l’un des hommes politiques juifs les plus en vue du Venezuela. Ses grands-parents paternels avaient fui l’Ukraine soviétique en 1927 précisément pour échapper au même type de persécution dont leur petit-fils était désormais victime. Ils s’installèrent d’abord à Cuba, où ils vécurent pendant 43 ans avant que la révolution communiste ne les contraigne à un nouvel exode. En 1970, alors que le père de Smolansky n’avait que 13 ans, la famille s’enfuit au Venezuela, en quête de la liberté qui leur avait échappé à travers deux continents.
Deux générations plus tard, l’histoire se répétait. Le jeune maire, devenu un symbole de résistance démocratique, se retrouvait pris pour cible non seulement en raison de ses opinions politiques, mais aussi de son identité juive.
Lorsque Hugo Chávez avait fermé Radio Caracas Televisión en mai 2007, David Smolansky, âgé de 22 ans, étudiait le journalisme à l’Universidad Católica Andrés Bello, l’une des institutions les plus prestigieuses du Venezuela. La fermeture de la plus ancienne chaîne de télévision du pays avait déclenché d’importantes manifestations étudiantes, et Smolansky s’est retrouvé plongé au cœur d’un mouvement qui allait marquer sa génération.
Cette même année, il co-fonde le Mouvement étudiant vénézuélien et participe à la coordination des manifestations contre les réformes constitutionnelles de Chávez. Les étudiants mettent au point des tactiques de résistance novatrices : ils se peignent les paumes en blanc et les brandissent devant les troupes de la Garde nationale pour signifier leurs intentions pacifiques. Ce symbole se révèle puissant et le mouvement prend de l’ampleur.
Ce qui suivit stupéfia le continent. La campagne menée par les étudiants accomplit l’impossible : infliger à Hugo Chávez sa seule défaite électorale, les électeurs ayant rejeté sa tentative de supprimer la limitation des mandats présidentiels. À un âge où nombre de ses camarades se préoccupaient de leur carrière et de leur vie sociale, Smolansky avait contribué à orchestrer une victoire contre l’un des leaders populistes les plus influents d’Amérique latine.
Cette expérience devait marquer la suite de son parcours. Smolansky est devenu membre fondateur de Voluntad Popular (Volonté populaire), le parti d’opposition créé par le leader emprisonné Leopoldo López. Il a ensuite poursuivi des études supérieures en relations internationales, obtenant une maîtrise de l’École d’études internationales avancées de l’Université Johns Hopkins et des bourses de recherche des universités de Georgetown et de Stanford.
En décembre 2013, à 28 ans, Smolansky remportait l’élection à la mairie d’El Hatillo, une municipalité de Caracas, avec 44% des voix, devenant ainsi l’un des plus jeunes maires de l’histoire du Venezuela. La campagne électorale avait été un véritable combat de David contre Goliath. Parti en queue de peloton dans les sondages, face au candidat favori d’un parti d’opposition rival, Smolansky se montra infatigable, participant quotidiennement à de nombreux événements et mobilisant un large soutien populaire. Le journal Caracas Chronicles relata comment la course se resserra jusqu’à un résultat extrêmement serré, culminant avec un immense concert de rock du groupe La Vida Bohème, le plus grand événement de ce type jamais organisé à El Hatillo.
Son administration a mis en place le premier véritable service de transport public de la municipalité, réactivé l’Académie de police et revitalisé les systèmes d’éducation et de santé qui s’étaient effondrés. En 2015, la Jeune Chambre Internationale le désignait comme le Jeune Homme Politique le Plus Exceptionnel au Monde, tandis que la revue Americas Quarterly l’identifiait comme l’un des dix dirigeants susceptibles de contribuer à la reconstruction du Venezuela après Maduro.
Le gouvernement Maduro voyait avec inquiétude les succès de Smolansky. Ce jeune opposant charismatique démontrait que des alternatives au modèle chaviste au pouvoir pouvaient constituer une base électorale concurrente. Des maires comme Smolansky représentaient un électorat que le gouvernement ne parvenait pas à contrôler.
La répression fut systématique. Selon Global Americans, le gouvernement vénézuélien a destitué 13 maires d’opposition, emprisonné six et contraint les autres à l’exil. Smolansky a fait remarquer qu’«aucune autre autorité n’a été autant persécutée que les maires. Si vous représentez 10 millions de personnes et que ces dernières n’ont plus la majorité des maires qu’elles ont élus, c’est très dangereux pour un pays, d’autant plus que les autorités locales sont au plus près des citoyens».
Mais la persécution de Smolansky comportait une dimension supplémentaire. Le gouvernement vénézuélien s’est penché sérieusement sur ses origines juives, l’accusant d’être le «chef du sionisme au Venezuela», selon le Times of Israel.
Le ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, a utilisé sa tribune télévisée pour dénoncer à plusieurs reprises Smolansky, liant son opposition politique à des complots juifs internationaux. Le Rapport 2023 sur la liberté religieuse internationale a documenté ces attaques systématiques contre son identité juive, les inscrivant dans une campagne de persécution menée par le gouvernement.
Le 9 août 2017, la Cour suprême du Venezuela condamnait Smolansky à 15 mois de prison pour avoir organisé des marches contre le président Maduro et pour avoir prétendument omis d’empêcher des manifestations antigouvernementales dans sa municipalité. Il a été immédiatement démis de ses fonctions, interdit d’exercer toute fonction publique à titre permanent, un mandat d’arrêt a été émis à son encontre et son passeport a été annulé.
Smolansky passe ensuite 35 jours en cavale, échappant à la capture par le gouvernement tout en préparant son évasion. La BBC a documenté sa fuite, durant laquelle il franchit plus de 35 points de contrôle du régime grâce à de faux papiers d’identité avant d’atteindre finalement le Brésil. Il exprima plus tard un profond malaise quant à l’utilisation de ces documents falsifiés, mais estima que c’était une nécessité pour survivre.
Cette fuite a eu un impact psychologique profond. «Mes grands-parents ont quitté l’Union soviétique en 1927, mon père a quitté Cuba en 1970 ; je suis donc la troisième génération de Smolansky à avoir dû fuir un pays à cause d’un régime totalitaire», confiera-t-il plus tard au Times of Israel. En novembre 2017, Smolansky avait rejoint les États-Unis et s’était installé à Washington, intégrant une communauté grandissante d’exilés vénézuéliens organisant la résistance depuis l’étranger.
Au lieu de se replier sur la vie privée, Smolansky a transformé son exil en un engagement militant. L’Organisation des États américains l’a nommé envoyé spécial pour traiter la crise migratoire et en particulier le problème des réfugiés vénézuéliens, le plus important déplacement de population humanitaire de l’hémisphère occidental. Il a rédigé quinze rapports exhaustifs et effectué des visites officielles dans onze pays, documentant l’ampleur des souffrances et plaidant pour que les migrants vénézuéliens obtiennent le statut de réfugié.
Ses qualifications universitaires lui ont ouvert les portes d’institutions prestigieuses. L’Université de Georgetown l’a accueilli comme chercheur invité, spécialisé dans la sécurité citoyenne et les menaces régionales. L’Université Johns Hopkins l’accueille actuellement en tant que chercheur associé à l’Institut Agora de la Fondation Scottsfield (SNF) et professeur invité, désigné «Dissident en résidence» pour l’année universitaire 2024-2025.
Mais Smolansky n’a jamais abandonné la politique de terrain. Il a dirigé la mobilisation de la diaspora pour la candidate d’opposition María Corina Machado lors des primaires de 2023, coordonnant les campagnes dans 77 villes de plusieurs pays. Lorsque Corina Machado s’est présentée à l’élection présidentielle contestée de juillet 2024, Smolansky est devenu une figure centrale de son plaidoyer à l’international.
Il est de notoriété publique que les liens entre l’opposition vénézuélienne et les financements du gouvernement américain suscitent une controverse persistante. Si le financement direct de Smolansky à titre personnel reste non documenté, son parti, Voluntad Popular, et l’opposition dans son ensemble ont bénéficié d’un soutien américain substantiel par le biais du National Endowment for Democracy et de l’USAID.
Selon Venezuelanalysis, ces organisations ont acheminé plus de 14 millions de dollars vers des groupes d’opposition entre 2013 et 2014 seulement, dont plus de 1,7 million de dollars spécifiquement destinés à des organisations antigouvernementales au Venezuela. Sous le gouvernement intérimaire de Juan Guaidó, l’USAID a fourni 98 millions de dollars d’«aide humanitaire», et des figures de l’opposition comme Carlos Vecchio ont reçu 116 millions de dollars par le biais de programmes de l’USAID, d’après Monthly Review Online.
Au lieu de se distancer de l’héritage juif que le gouvernement avait instrumentalisé contre lui, Smolansky l’a revendiqué plus ouvertement. Il a participé à la conférence de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et a exhorté Israël à condamner le gouvernement Maduro, arguant que, puisqu’Israël avait déjà retiré son ambassade du Venezuela, il n’avait pas grand-chose à perdre diplomatiquement à y défendre les droits de l’homme.
À 40 ans, Smolansky mène une vie trépidante, partagée entre enseignement, recherche et militantisme. Il intervient régulièrement dans les médias internationaux en tant que porte-parole de l’opposition, enseigne la démocratie et les migrations à l’université Johns Hopkins, mène des recherches à la Fondation commémorative des victimes du communisme où il est chercheur principal en études latino-américaines, et dirige le Centre Miranda pour la démocratie, son propre organisme de recherche.
Ses travaux actuels portent sur la documentation du rôle présumé du Venezuela comme plaque tournante du trafic de drogue et du crime organisé. Il a mis en garde contre la présence du Hezbollah au Venezuela, soulignant que cela place ce groupe terroriste à «trois heures de vol des États-Unis». À l’instar de nombreux faucons au sein de la communauté juive mondiale, il plaide pour le maintien de la pression internationale sur le gouvernement chaviste par le biais de sanctions et d’un isolement diplomatique, ce dernier étant de facto membre de l’«Axe de la Résistance» en raison de ses liens étroits avec l’Iran.
Dans son allocution télévisée, en plein chaos suite à la capture de Nicolás Maduro par la Delta Force, la présidente par intérim Delcy Rodriguez a imputé le raid américain à des «conspirations sionistes», reprenant ainsi les accusations du gouvernement contre des personnalités comme David Smolansky. Dans le contexte de la crise vénézuélienne, des acteurs juifs tels que Smolansky, connus pour leurs talents d’espionnage et de subversion, pourraient être réactivés à tout moment.
Bien que l’administration Trump semble satisfaite de son accord actuel avec le gouvernement de Delcy Rodriguez, la partie est loin d’être terminée. Smolansky et d’autres agents juifs, animés par des intérêts personnels au Venezuela, sont prêts à prendre la tête d’une vaste opération de subversion visant à renverser le gouvernement vénézuélien dès qu’ils jugeront le moment opportun. Il ne faut jamais sous-estimer la perfidie israéliste dans ce genre d’affaires.
Par José Alberto Nino ; traduction Maria Poumier
Sources : The Unz Review via Entre la plume et l’enclume et Réseau international
