mardi, 17/02/2026   
   Beyrouth 11:37

Commandants martyrs :  le cheikh et le sayyed qui ont relié les deux bouts …Et l’artisan de la guerre de guérillas « avec l’esprit »

Le Hezbollah commémore ce lundi le martyre de trois de ses commandants dont la lutte a été primordiale dans la genèse de la résistance contre l’entité sioniste au Liban. Les trois ont été tués le mois de février par l’entité sioniste en trois années différentes.

Les deux premiers, deux religieux, un cheikh et un sayyed, Ragheb Harb et Abbas Moussawi sont tombés en martyrs le 16 février, à 8 années d’intervalle. Le « cheikh de la résistance » tel qu’il sera baptisé a été tué en 1983, de retour de la mosquée, dans son village natal au sud, tandis que le « Sayyed de la résistance » revenait d’une cérémonie de commémoration du son martyre, lorsque des hélicoptères israéliens ont visé son convoi, le tuant ainsi que son épouse et son fils de trois ans.

De Téhéran à Beyrouth

Le cheikh et le sayed se trouvaient tous les deux à Téhéran, pour y participer à une conférence islamique, lorsque les chars israéliens ont envahi le Liban en juin 1982. Sans tarder, ils ont demandé l’aide de la jeune république islamique qui avait dès sa fondation affiché son soutien à la lutte contre Israël. Opérant un tournant à 180 degré avec la politique du chah déchu Mohammad Reza Pahlavi qui en plus d’avoir livré le royaume aux diktats des Américains qui l’avaient ramené au pouvoir en éliminant le président élu Mohammad Mossadegh, avait une dévotion pour Israël que son neveu n’essaie même pas de cacher depuis les émeutes sanguinaires qu’il a récemment conduites en Iran. 

Avec l’imam Khomeiny, le conflit a pris une dimension islamique après avoir été circoncis des décennies dans la sphère panarabe, affaiblie par la sortie du conflit de l’Egypte, son foyer, avec l’accord de paix conclu par Sadate. Sa conclusion a eu lieu la même année où la révolution triomphait et l’ambassade d’Israël à Téhéran était remplacée par celle de la Palestine.

La martyrologie : antidote et garantie   

La lutte contre l’entité hébraïque était promue par une idéologie islamique révolutionnaire qui bannit la légitimité de l’implantation israélienne en Palestine où se trouve le 3eme lieu le plus saint de l’islam, la Mosquée d’al-Aqsa, et récuse toute occupation des territoires arabes, dont le sud du Liban. La libération du sud-Liban sera toujours perçu dans le cadre de la lutte contre l’occupation israélienne dont l’épicentre restera la libération de la Palestine.

Cette idéologie sera imprégnée par le culte de la martyrologie nourrie par l’épopée de l’imam Hussein (s), qui rallie le jihad contre l’oppression au sacrifice. Face à la supériorité israélienne militaire incontestable, ce sacrifice consenti est aussi bien l’antidote que la garantie de la continuité de la lutte.

De Jebchite à Nabichite : « Mal absolu »… « Israël tombera »

Cheikh Ragheb ne cessera de répéter « Israël est un mal absolu…Le sang du martyr tombe directement dans la main de Dieu »

Sayed Abbas a laissé dans les annales de la résistance son adage : « Israël tombera… Plus vous nous tuerez, plus notre peuple s’éveillera ».

Par leurs discours et leur action, Cheikh Ragheb et sayyed Abbas – qui est devenu plus tard le second secrétaire général du Hezbollah ancraient cette doctrine dans les milieux du sud du Liban d’où est originaire le premier et de son est, terre natale du second. Les deux commandants rejoignaient les deux bouts, de Jebchite à Nabichite, au moment même où ils organisaient l’adhésion à l’action armée, la fourniture des armes et l’aide iranienne qui a été décisive : en expertise militaire, en armes, en aide financière, …

Après leur martyre, sayyed Hassan Nasrallah a pris la relève.

« L’ennemi est notre meilleur enseignant »

Pendant ce temps, le jeune Imad Moughniyeh diligentait l’action armée qui a été lancée en même temps que l’invasion israélienne. Autodidacte, il avait acquis une connaissance militaire et sécuritaire dans l’école de Fatah, lors de sa présence au Liban. Elle enseignait entre autres l’école vietnamienne. Il la perfectionnera pendant les formations militaires organisées par le mouvement Amal de l’imam Moussa Sadr. Et puis il apprendra beaucoup sur le tas durant les 26 années de confrontation.

Adhérant fortement au principe prôné par l’imam Khomeiny qu’il faut transformer les défis en opportunités, on lui rapporte un enseignement : « L’ennemi israélien est notre meilleur enseignant ».

Un génie novateur sans limite

Lui aussi a fait preuve d’un génie dans la confrontation contre l’occupation israélienne puis dans la guerre 2006 : avec un esprit novateur qui ne connaissait pas de limite, aussi imprévisible dans la stratégie que dans les tactiques.

Les renseignements américains lui attribuent l’attaque contre l’ambassade des Etats-Unis au Liban et contre les Marines et le contingent français. Voire même celle perpétrée en Argentine.  

Il a planifié la première opération martyre à la voiture piégée d’Ahmad Qassir, contre le siège du gouverneur militaire israélien à Tyr, cinq mois apres l’invasion. Elle a tué plus de 150 militaires et officiers israéliens fin 1982. C’était la première opération du genre.

Il fait partie de de ceux qui ont planifié l’embuscade d’Ansariyeh en 1987, au cours de laquelle il a attiré une unité commando israélienne dans un guet-a-pend à plusieurs dizaines de km de la frontière, où un seul élément de l’unité Shayteet a survécu. Elle a de surcroit permis des tractations pour échanger les lambeaux des tués israéliens médiatisés contre des détenus vivants et des dépouilles de martyrs.

Evolution quantitative et qualitative

C’est avec lui que les attaques de la résistance contre les positions israéliennes et celle de la milice collaboratrice lahdéenne (Armée du Liban-Sud) ont connu une évolution quantitative et qualitative. Il avait été rejoint en 1997 par le général Qassem Soleimani, le chef de la force al-Qods du CGRI. Le « qahramane » qui fait la fierté des Iraniens.

Les deux années qui ont précédé le retrait israélien, ces opérations ont dépassé les 1.700 qui traquaient tous les mouvements des Israéliens et leurs collaborateurs. Certaines étaient menées par des groupes multiples concomitants, qui se relayaient l’attaque dans ses diverses étapes, usant de tirs aux mitrailleuses, d’attaques aux obus de mortiers et aux roquettes, dont les portées étaient devenues plus longues et d’engins piégés à distance. En même temps, des opérations ont décapité les unités de l’armée d’occupation et éliminé des chefs de la milice ALS. 

Pendant l’une de ses dernières opérations qui ont précédé l’escapade israélienne, Imad Moughniyeh avait fait exploser un camion piégé dans une position israélienne, sans conducteur, à distance. Un robot piégé en soi !

Il avait aussi demandé aux Iraniens de lui confectionner des « plateformes de roquettes jetables », utilisées une seule fois pour épargner la vie des résistants et rendre leur action plus rapide.

Moughniyeh avait aussi accéléré le retrait israélien entrepris mai 2000 et qui aurait dû se poursuivre jusqu’en juillet : pendant l’afflux des habitants vers leurs villages libérés, les combattants de la résistance s’infiltraient et attaquaient les derniers sites israéliens et des collaborateurs, les mettant hors d’état de nuire. En trois jours, l’ennemi avait franchi la porte de Fatima, mettant fin à 18 années d’occupation au sud du Liban, à l’exception des hameaux de Chebaa et de Kfarchouba.

Promesse tenue et surprises

Pendant la guerre 2006, il avait planifié l’attaque « Promesse tenue » qui a permis de tuer plusieurs soldats israéliens à la frontière et d’en enlever deux. Durant la guerre israélienne de 33 jours qui s’en est suivie, il avait préparé plusieurs surprises aux Israéliens : prévoyant que ces derniers allaient dépêcher leur infanterie, ils leur avaient préparé des guet-apens dans plusieurs localités, dont Aïta al-Chaab, al-Khiam et Bint Jbeil.

Sans oublier l’entrée en action des Cornet, des obus antichars qui ont été perfectionnés pour abattre des dizaines de chars et les mettre hors d’état de nuire dans le Wadi Hojeir.

L’attaque contre le destroyer israélien Saar au large de Beyrouth, la première du genre était aussi imprévisible de même que l’abattage de deux hélicoptères au sud.      

Les tirs de roquettes avaient atteint plusieurs villes israéliennes dont Haïfa et menaçaient de frapper Tel Aviv si Beyrouth était frappé. Imposant un équilibre de dissuasion.

La plus grande surprise de l’ennemi a été que la résistance a pilonné sans arrêt, jusqu’au dernier jour, les colonies dans les territoires occupés en Palestine. Quelques jours après le déclenchement des hostilités, le premier ministre israélien Ehud Olmert s’était targué avoir éliminé toutes les sites des roquettes de la résistance.  On apprendra plus tard que les cartes de localisation des sites qu’il avait entre les mains étaient périmées.    

Imad Moughniyeh était sans doute le commandant qui savait le mieux deviner les intentions de l’ennemi, évaluer les forces qu’il allait investir, et leur nature et prévoir la panoplie de ses réactions. Tout en préparant la riposte qui convient. Ses proches rapportent qu’il disait souvent : l’Israélien va faire ceci ou cela et il avait raison…

Pendant l’embuscade d’Ansariyeh, il avait empêché son compagnon de route, Moustafa Badreddine d’abattre un hélicoptère israélien envoyé à la rescousse des soldats, pour éviter le déclenchement d’une guerre ouverte.  

Pendant ses 30 années de luttes, Imad Moughniyeh a su former des jeunes habitants à une action militaire et sécuritaire organisée, évolutive, scrutant et exploitant les faiblesses de l’ennemi, neutralisant ses atouts de force. Après le stratège militaire vietnamien Võ Nguyên Giáp, il a développé plus que quiconque la guerre des guérillas. Il est resté dans la mémoire le commandant des deux victoires contre Israël, en l’an 2000 et en 2006.

Il a été tué dans l’explosion de sa voiture à Kafarsoussa dans la banlieue de Damas, le 12 février en 2008, après une réunion avec des dirigeants palestiniens de la résistance. Il avait entrepris depuis la libération de l’an 2000 de leur faire passer l’expertise de la Résistance islamique.

De point de vue idéologique, il a établi une équation distinctive pour les combattants du Hezbollah : « Nous ne combattons pas avec nos capacités physiques. Nous combattons avec l’esprit ».

Source : Divers