Par Mohammad Noureddine
Les répercussions de la crise de l’interdiction du voile en Azerbaïdjan continuent de se faire sentir sur les plans interne et externe, en particulier sur l’axe Turquie-Azerbaïdjan. Dépassant le cadre politico-social, l’affaire menace désormais les relations politiques entre les deux pays alliés.
Bakou avait annoncé, le 21 septembre dernier, l’application de la décision d’interdire le voile dans les écoles publiques, en exécution de ce qu’elle a qualifié de principe de laïcité de l’enseignement.
Cependant, cette mesure s’est heurtée à de vives réactions en Turquie, notamment au sein du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir, dont de hauts responsables ont émis des déclarations critiquant cette interdiction et exigeant du gouvernement azerbaïdjanais l’annulation de la décision.
En réponse, et dans ce qui constituait un message direct au président turc Recep Tayyip Erdoğan, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a conseillé à l’AKP de ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures de son pays et de s’occuper des affaires de la Turquie.
Bien que Bakou se soit déjà opposée, il y a deux ans, à des déclarations d’Erdoğan affirment qu’il entrerait à AlQods comme il était entré auparavant dans la région du Haut-Karabagh et en Libye — considérant cela comme une minimisation du rôle de l’armée azerbaïdjanaise et niant tout rôle essentiel de la Turquie dans la victoire de Bakou sur Yerevan en 2020 et 2023 —, c’est la première fois qu’une critique directe est adressée à Erdoğan au sujet de la question du voile sous cette forme.
À la suite de ces critiques, le président turc s’est abstenu de se rendre en Azerbaïdjan pour assister au sommet de la « Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie » (CICA) jeudi dernier, se contentant d’y dépêcher son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan.
Cependant, les manifestations de tension ne se sont pas limitées à ce qui précède. Le site azerbaïdjanais Qafqazinfo, proche du pouvoir, a publié samedi dernier un rapport accusant Fidan d’avoir tenu une réunion secrète avec la « Fondation d’aide à la jeunesse » (GYF) turque, agréée par les autorités de Bakou, et de lui avoir donné diverses instructions.
Le rapport, intitulé « Dans les coulisses de la rencontre de Hakan Fidan avec la Fondation d’aide à la jeunesse », affirme que cette organisation est liée aux renseignements turcs et qu’elle est utilisée, avec d’autres institutions telles que l’Agence turque de coopération et de coordination (TİKA), la Fondation d’assistance humanitaire (İHH) et la « Fondation Mahmoud Aziz Khoudayi », dans le but de « s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Azerbaïdjan, bâtir un réseau de fidèles à la Turquie, mener des opérations de renseignement et attiser les troubles à l’intérieur du pays ».
Il ajoute que ces réunions « planifient des coups d’État et le recrutement d’agents ».
Dans la foulée de la publication de ce rapport, Ankara a rapidement réagi via son ambassade à Bakou en publiant un communiqué rejetant totalement ces « allégations », les qualifiant de « diffamations dénuées de tout fondement » et d’« acte de désinformation visant à porter atteinte aux relations turco-azerbaïdjanaises ».
L’ambassade a précisé que Fidan s’était fait photographier comme à son habitude avec des personnes dont certaines appartiennent à une organisation jouissant d’une légitimité légale, mais qu’il « n’a tenu aucune réunion secrète et n’a délivré aucune instruction ».
Elle a également nié les affirmations du rapport selon lesquelles le parti au pouvoir « Nouvel Azerbaïdjan » aurait envoyé une lettre au Parlement turc critiquant l’ingérence d’Ankara dans les affaires azerbaïdjanaises.
De son côté, Fidan a reconnu l’existence d’une divergence de vues avec Bakou, tout en soulignant que « de telles questions doivent être traitées par le biais du dialogue mutuel entre les deux États ».
Par ailleurs, une lettre de félicitations envoyée par Erdoğan à Aliyev à l’occasion de la fête de l’indépendance de l’Azerbaïdjan — qui tombait dimanche dernier — a été enregistrée, dans laquelle il s’est adressé à lui en le qualifiant de « mon ami et frère Ilham Aliyev. Nous sommes ensemble dans les peines comme dans les joies ».
Malgré tout, et en dépit des clarifications de l’ambassade turque, les attaques azerbaïdjanaises contre la Turquie ne se sont pas arrêtées. Le même site Qafqazinfo est revenu à la charge en publiant un article signé Aslan Valiyev, affirmant que « la Turquie est devenue un État religieux et ne peut donner de leçons à l’Azerbaïdjan ».
L’auteur a lancé une offensive contre l’ère de gouvernance de l’AKP en déclarant : « Au cours des vingt-cinq dernières années, la Turquie ne s’est pas seulement considérée comme l’héritière de l’Empire ottoman, mais aussi comme la gardienne historique et spirituelle des terres qui lui appartenaient ».
L’auteur a estimé que « ceux qui détiennent aujourd’hui les rênes du pouvoir en Turquie sont des courants religieux porteurs d’une mentalité sectaire », ajoutant que « cette mentalité est hostile et s’emploie à dénigrer l’image d’Atatürk à l’intérieur de la Turquie, lui qui l’a redressée et lui a donné sa force ».
Il a poursuivi : « L’Azerbaïdjan ne se transformera pas selon le modèle que certains en Turquie souhaitent, et qui cherchent à s’ériger en prédicateurs à notre égard concernant les règles vestimentaires ».
En contrepartie, le chroniqueur turc Murat Yetkin a estimé que le scénario rapporté par Qafqazinfo contredit la logique naturelle des événements, rappelant que son pays n’était pas à l’aise avec le fait que le délégué de l’Azerbaïdjan ne soit pas sorti de la salle de l’ONU pendant le discours du Premier ministre de l’ennemi, Benjamin Netanyahu, tout en ayant gardé le silence.
Il a souligné que « le trente de ce mois, se tiendra à Ankara le sommet des dirigeants des pays turcophones. Étant donné qu’il est peu probable qu’Aliyev n’assiste pas au sommet, ce sera une étape importante pour les deux présidents afin de tenter de surmonter ces tensions dont ‘Israël’ profite en premier lieu ».
Source : Médias
