Par Mohammad Noureddine
Les guerres du Yémen au début du XXe siècle, avec leurs lourdes pertes humaines et matérielles au sein de l’armée ottomane, ont laissé une empreinte profonde et durable dans la mémoire collective en Anatolie. Des élégies très explicites en hommage aux milliers de tués y ont largement circulé, dont l’une affirmant que « celui qui part là-bas n’en revient pas ».
Des chansons similaires sont également devenues populaires, dont l’une commence ainsi : « Pas un nuage dans le ciel, d’où vient cette fumée ? Pas de mort aux alentours, d’où viennent ces lamentations ? Que cette terre yéménite est terrible. Ah, le Yémen et sa fleur de jasmin ! Celui qui part ne revient pas, je me demande bien pourquoi ? »
Aujourd’hui, avec la décision de la Turquie et du Pakistan de « déployer des forces et des capacités en Arabie saoudite » pour la défendre face au mouvement yéménite Ansarullah, ce souvenir revient hanter les Turcs. Il est vrai que cette intervention transfrontalière ne sera pas une première pour la Turquie sous l’ère du Parti de la justice et du développement (AKP).
Dès son accession au pouvoir en 2002, ce dernier s’est en effet écarté de la politique qui régissait la République depuis 1923, fondée sur la non-ingérence dans les guerres extérieures — à l’exception de son intervention à Chypre en 1974, en application du traité de garantie de l’indépendance de l’île de 1960, lorsque les Chypriotes grecs ont tenté d’abolir la présence de la communauté turque sur place.
Il est tout aussi vrai que le président Recep Tayyip Erdoğan et ses compagnons ont adopté le slogan du « néo-ottomanisme », sur la base duquel ils ont entamé des interventions en Syrie, en Irak, dans le Sud du Caucase, en Libye, en Somalie et ailleurs.
Cependant, le communiqué publié à l’issue de la réunion de l’Alliance de La Mecque à Riyad, lundi, a marqué un sommet dans l’engagement turc hors de ses frontières. Alors que certains doutaient de la possibilité de voir Ankara se laisser entraîner dans une intervention militaire directe au Yémen, ledit communiqué est venu annoncer un nouveau précédent, après celui du Pacte de Bagdad de 1955 dont la Turquie constituait le fer de lance ; sachant qu’elle était alors gouvernée par le Parti démocrate dirigé par l’islamiste Adnan Menderes, qui avait fait entrer le pays dans l’OTAN en 1952 et dont les dix années de pouvoir (1950-1960) ont connu l’âge d’or des relations avec ‘Israël’.
Face à cela, de nombreux éditorialistes turcs ont mis en garde le pouvoir contre les risques de s’engager dans la guerre de l’Arabie saoudite contre le Yémen, soulignant que cet engagement plonge le pays dans l’engrenage d’un conflit qui pourrait se transformer en un enlisement dont il ne pourra sortir, tout en étant perçu comme une atteinte aux relations avec l’Iran, sans que l’on sache comment ce dernier réagira.
Le journal Cumhuriyet a évoqué la « précipitation » de la Turquie à donner son accord pour fournir un soutien militaire direct à l’Arabie saoudite sans repasser par le Parlement, ce qui viole l’article 90 de la Constitution, en s’interrogeant : « Quel est l’intérêt de la Turquie à accomplir au Yémen ce que les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite n’ont pas réussi à faire ? »
La réunion de Riyad entre les trois pays, qui a rassemblé les ministres des Affaires étrangères, de la Défense et les chefs d’état-major, avait décidé le déploiement rapide des « forces et capacités militaires convenues aux frontières du Royaume, afin de faire face aux attaques houthies (d’Ansarullah) ».
Commentant le communiqué issu de la réunion, le journal d’opposition Karar a estimé que cette mesure était « décisive pour modifier les rapports de force militaires et géopolitiques au Moyen-Orient », prévoyant la publication prochaine de détails supplémentaires sur le volume des troupes envoyées et leur mode de répartition.
Il est apparu marquant, au niveau des réactions extérieures, que le représentant républicain au Congrès américain, Joe Wilson, ait déclaré que son pays était « reconnaissant e
nvers les membres de l’Alliance de La Mecque qui ont activé l’accord contre l’agression soutenue par l’Iran ».
Ainsi, on peut désormais dire que l’Alliance de La Mecque visera en premier lieu l’Iran et ses alliés dans la région, du Yémen à l’Irak, tandis que le Liban pourrait ne pas être à l’abri de ce ciblage.
Source : Médias
