Par Khodor Kharroubi
En parallèle à l’annonce par le président du Conseil de commandement présidentiel au Yémen (loyal à l’Arabie saoudite), Rashad al-Alimi, du lancement de ce qu’il a appelé l’opération Aube du Yémen, et en conjonction avec l’accueil par Riyad d’une réunion du Comité politique et stratégique de défense commune issu de l’Accord de La Mecque signé entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan, les discussions ont repris sur les éventualités d’un engagement militaire de ce dernier au Yémen, sur la nature de cet engagement et sur ses répercussions sur la présence diplomatique d’Islamabad dans les dossiers de la région.
Peu avant le début de la réunion — qui s’est tenue au niveau des ministres des Affaires étrangères, de la Défense et des chefs d’état-major des trois pays, et qui avait été précédée d’une rencontre similaire exclusivement réservée aux chefs d’état-major le 25 septembre dernier —, le ministère turc des Affaires étrangères a indiqué dimanche que le ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, exposerait au cours de la rencontre la vision de son pays sur le processus de consolidation de l’alliance et ses étapes futures.
De son côté, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Ishaq Dar, a révélé que l’Iran avait proposé d’engager un dialogue politique avec le mouvement yéménite Ansarullah, confirmant que ce dossier avait été inscrit comme l’un des points à l’ordre du jour de la réunion de Riyad.
Dar a précisé, lors d’un point presse à Islamabad, que « l’Accord de La Mecque est défensif et n’a pas de caractère offensif », ajoutant que « les travaux se poursuivent pour établir sa structure institutionnelle, y compris le Secrétariat général, les comités et les différents groupes de travail ».
Le Pakistan avait proposé le général de corps d’armée à la retraite Noman Mahmood pour le poste de premier secrétaire général de l’Alliance de La Mecque, dans le prolongement des décisions fondatrices prises lors de la première session du Comité politique et stratégique de défense commune le 31 août dernier, qui visaint à institutionaliser l’alliance.
En parallèle, il apparaît frappant que les plans d’escalade saoudiens s’accompagnent d’un ton belliqueux de la part des dirigeants militaires et politiques pakistanais, en particulier après l’annonce par Riyad d’avoir contrecarré une attaque de drones qui, selon elle, visait les lieux saints sur son territoire (ce qu’a fermement nié le gouvernement de Sanaa), suivie d’une déclaration conjointe saoudienne, pakistanaise et turque en marge de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, condamnant ce que les ministres des Affaires étrangères des trois pays ont décrit comme des « attaques contre La Mecque ».
Dans ce cadre, le porte-parole de l’armée pakistanaise, le général de corps d’armée Ahmed Chaudhry, a affirmé que « notre engagement envers la sécurité de l’Arabie saoudite est sans limites », promettant d’aller « le plus loin possible » pour défendre le Royaume, tandis que le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a estimé qu’« il n’y a aucune ambiguïté ni aucun doute » concernant l’Accord de La Mecque, avertissant que « toute agression ou franchissement injustifié… vers l’Arabie saoudite entraînera certainement l’activation de cet accord ».
Selon un rapport de l’agence Reuters, le rôle des alliés de Riyad, Turcs et Pakistanais, dans la bataille renouvelée au Yémen, se limitera à un soutien défensif, technique et consultatif, sans indicateurs clairs quant à une intention d’Ankara ou d’Islamabad d’intervenir militairement de manière directe et de déployer des troupes de combat à l’intérieur du Yémen.
En plus de révéler un avertissement saoudien transmis par Islamabad à Téhéran concernant les développements yéménites, Reuters a révélé, citant des responsables régionaux et pakistanais, que Riyad avait conclu avec Ankara, avant la vague d’escalade actuelle, un contrat de drones déjà utilisés dans le ciel yéménite, précisant que le soutien militaire fourni par Islamabad à son allié du Golfe s’est limité au renforcement des systèmes de défense aérienne, y compris la fourniture d’équipements pour faire face aux drones et aux missiles, aux côtés d’une présence militaire directe à l’intérieur de l’Arabie saoudite restreinte à des fins « défensives ».
Pakistan : des calculs confus
Bien que le Pakistan n’ait pas officiellement clarifié, jusqu’à présent, la nature de sa participation à la protection du territoire saoudien — à l’exception des informations récurrentes sur une présence militaire sur place estimée à environ 8 000 soldats, comprenant des équipements militaires dont un escadron de chasseurs JF-17 et des drones, ainsi qu’un système de défense aérienne de type HQ-9 dans le Royaume —, les avertissements se multiplient au sein de l’opposition quant aux conséquences de l’activation de l’Accord de La Mecque, d’autant plus que ce dernier n’a pas été soumis au Parlement pour ratification.
Dans ce contexte, le chef de l’opposition au Sénat, Raja Nasir Abbas, a estimé que seule une poignée de hauts responsables de l’institution militaire connaissent les conditions et les accords inclus dans le Pacte de La Mecque, prévenant que « l’implication du Pakistan dans la guerre (du Yémen) serait une catastrophe pour le pays », aux niveaux de la stabilité, de l’unité interne et des relations entre les composantes religieuses, en particulier à la lumière de l’activité des organisations armées séparatistes auxquelles le Pakistan fait face, et d’une situation économique difficile.
La position pakistanaise s’est toujours appuyée sur trois piliers : soutenir la sécurité de l’Arabie saoudite, renforcer la coopération sécuritaire et économique avec elle, et préserver l’unité, la souveraineté et l’intégrité territoriale du Yémen, en plus de s’en tenir à un règlement politique global entre ses parties.
Cependant, avec la succession des événements en mer Rouge et leurs répercussions sur les intérêts pakistanais — dont la plus récente est l’annonce par Islamabad de la mort et de la blessure de plusieurs de ses citoyens à la suite d’une attaque contre un navire marchand en mer Rouge en août dernier —, des observateurs ont mis en garde contre le risque que le Pakistan ne s’éloigne de ces principes immuables et ne se laisse entraîner par des calculs d’ordre sécuritaire liés à la situation de la navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb, ce qui pourrait modifier sa conduite envers les acteurs yéménites, en particulier Ansarullah.
Ils estiment que la mise en garde d’Islamabad, il y a quelques semaines, contre toute attaque visant ses navires, ses intérêts ou ses ressortissants en mer Rouge, peut être considérée comme « le plus ferme avertissement public » depuis le début de la vague d’escalade dans la région en 2023.
Selon eux, au cas où l’Arabie saoudite déciderait d’activer l’Accord de La Mecque, le Pakistan n’aurait d’autre choix que d’envoyer ses troupes, d’autant plus qu’il dépend « de manière presque totale, sur le plan économique », de Riyad, qui a récemment accordé un plan de sauvetage financier et d’investissement d’une valeur de 8 milliards de dollars à son allié asiatique.
Alors que les risques d’une confrontation directe entre Téhéran et Riyad s’accroissent, des analystes soulignent que la « ligne rouge » dont le franchissement contraindrait nécessairement le Pakistan à activer le pacte, notamment face à l’Iran, reste floue ; néanmoins, les paris pakistanais reposent essentiellement sur l’hésitation de Riyad à se lancer dans une guerre ouverte avec Téhéran.
Dans ce cadre, le journal The Guardian cite une source haut placée affirmant « exclure toute volonté du prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, d’activer l’accord pour le moment », et que « l’Arabie saoudite ne déclenchera pas une guerre totale contre les Houthis sans le feu vert américain, un sujet que le président américain Donald Trump a déjà écarté, les États-Unis ne semblant pas désireux actuellement d’ouvrir un autre front, préférant plutôt le dialogue avec les Houthis ».
En revanche, d’autres estiment que le Pakistan ne sera pas enclin à modifier sa démarche fondé sur l’évitement des aventures militaires à l’étranger, ce qui aurait, selon Ayesha Siddiqa, analyste spécialisée dans les affaires pakistanaises, des « répercussions majeures » au niveau social, d’autant plus que le Pakistan abrite la deuxième plus grande communauté de musulmans chiites après l’Iran.
Par conséquent, Mme Siddiqa juge probable que « les membres de cette communauté descendent dans la rue pour protester contre toute participation à des frappes visant les Houthis ».
De même, l’analyste spécialisée en questions de défense et chercheuse senior au King’s College de Londres met en garde contre les répercussions potentielles d’une telle démarche pakistanaise sur les relations avec l’Iran, en particulier en raison de la présence de mouvements baloutches séparatistes actifs à la frontière entre les deux États.
Source : Médias
