mardi, 06/10/2026   
   Beyrouth 01:26

Mises en garde turques contre le « piège de La Mecque » : nous n’avons rien à faire au Yémen

Mohammad Noureddine

Deux mois après son annonce, l’« Alliance de La Mecque », qui réunit la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite, continue de susciter de nombreuses interrogations dans les milieux turcs, d’autant plus que l’escalade s’accélère entre Sanaa et Riyad.

Dans ce contexte, le célèbre chroniqueur Mehmet Ali Güller se demande, dans le journal Cumhuriyet, si l’« Alliance de La Mecque » n’est pas un outil destiné à piéger la Turquie dans un affrontement avec l’Iran.

Il estime que cette alliance vient compléter la stratégie américaine de partage du fardeau face à l’Iran — contrairement aux arguments des partis pro-Erdogan qui la présentent comme « le modèle développé par la région face à Israël ».

Il rappelle que le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a affirmé dès le début que l’« Accord de La Mecque » n’est dirigé ni contre ‘Israël’ ni contre aucun autre pays de la région, y compris l’Iran.

Güller s’arrête sur les déclarations de certains responsables américains quant à la nécessité pour la jeune alliance d’intervenir aux côtés de l’Arabie saoudite afin de stopper les « agressions des Houthis (Ansarullah) », ce qui signifierait une confrontation directe entre la Turquie et l’Iran, un objectif recherché par les États-Unis depuis 40 ans.

Toutefois, l’auteur pense qu’il ne sera pas facile de convaincre Ankara d’intervenir au Yémen, expliquant ainsi l’apparition d’allégations selon lesquelles La Mecque et Médine seraient ciblées, dans le but d’entraîner des parties musulmanes dans la guerre.

Il pointe l’existence d’une opération de renseignement globale visant à promouvoir l’idée que l’Iran, et non ‘Israël’, constitue la véritable menace pour la région, considérant que le « piège de La Mecque » a été tendu pour dresser Ankara et Téhéran l’un contre l’autre, et que certains en Turquie tentent d’alimenter cette propagande mensongère.

De son côté, le chercheur Naim Babüroğlu écrit dans le journal d’opposition Sözcü que la date du 7 août, jour de la signature de l’« Accord de La Mecque », a marqué un tournant pour la Turquie.

Il indique qu’après la signature, les parties ont échangé des déclarations de solidarité, de dissuasion et de sécurité régionale, mais que le coût réel d’un accord ne se révèle qu’à l’éclatement d’une crise, « et aujourd’hui, la crise est aux portes ».

Babüroğlu souligne qu’à la suite des attaques mutuelles entre le mouvement Ansarullah et l’Arabie saoudite, cette dernière cherche désormais à obtenir un soutien militaire de la Turquie et du Pakistan, ce qui soulève plusieurs questions, notamment :

Quel rôle la Turquie et le Pakistan peuvent-ils jouer dans la protection de l’espace aérien saoudien ?

Des moyens de défense turcs et pakistanais seront-ils déployés en Arabie saoudite, et des drones participeront-ils à la guerre ?

Les forces navales turques et pakistanaises prendront-elles part à des opérations maritimes en mer Rouge et dans le détroit de Bab-el-Mandeb ?

Quelle est la position de la Turquie face au conflit avec Ansarullah et aux tensions avec l’Iran ?

L’auteur estime que la Turquie peut coopérer avec l’Arabie saoudite dans les domaines de la formation, du renseignement et de la coproduction, mais que « bâtir des relations est une chose, et prendre parti dans une guerre en est une autre ».

Il s’interroge : « Le fait que la Turquie prenne directement position contre les Houthis n’expose-t-il pas ses navires et ses installations dans la région à des menaces de représailles ? », « Prendre position contre les Houthis dans la guerre en cours entre les États-Unis et l’Iran ne constitue-t-il pas un risque ? », puis « Les tensions entre les deux pays voisins ne vont-elles pas nuire à la Turquie, du commerce jusqu’à la sécurité des frontières ? ».

Rappelant que l’Histoire témoigne de la profondeur de l’impact des guerres menées loin de l’Anatolie, il conclut que la Turquie n’était pas responsable de la guerre entre l’Arabie saoudite et le Yémen débutée en 2015, qu’elle ne doit prendre parti pour aucun camp, et qu’elle doit poursuivre ses politiques pacifiques avec ses voisins, car « on récolte ce que l’on sème ».

Enfin, le général de brigade à la retraite Cihangir Dumanlı écrit dans Cumhuriyet que l’« Alliance de La Mecque » n’a pas reçu l’attention nécessaire dans la presse et l’opinion publique, qu’elle n’a pas été suffisamment débattue et qu’elle n’a pas encore été soumise au Parlement turc.

Dumanlı rejoint l’avis selon lequel la clause la plus importante de l’accord est celle qui considère toute attaque contre l’une des parties comme une attaque contre les deux autres.

Il estime que sa signature après l’échec de l’attaque américaine contre l’Iran donne une idée de son objectif : la guerre ayant révélé l’incapacité des États-Unis à protéger les pays du Golfe, qui ont commencé à douter de leur coopération avec Washington, la capitale américaine a cherché à en tirer les leçons, notamment en soutenant la création de l’« Alliance de La Mecque » pour protéger l’Arabie saoudite de l’Iran.

L’auteur estime que « la Turquie ne doit pas envoyer ses soldats mourir pour protéger l’Arabie saoudite », considérant que « l’accord de La Mecque est contraire à nos intérêts nationaux et périlleux ».

Il rappelle que tant que l’accord n’a pas été soumis au Parlement, il ne lie pas la Turquie et n’est pas entré en vigueur.

Il conclut que l’intérêt national de son pays vis-à-vis de l’Iran réside dans le maintien de relations d’amitié et de bon voisinage traditionnelles, alors que l’« Alliance de La Mecque » place Ankara aux côtés de Washington contre Téhéran.

Source : Médias