lundi, 09/02/2026   
   Beyrouth 22:05

Promenades et échanges de livres entre Karam et le délégué de l’ennemi à Naqoura :  6 conditions « draconiennes pour le Liban »

Un mémorial dédié aux morts de l'Armée de Lahad du Sud-Liban, près de la frontière avec le Liban (source : internet)

​Soudainement, le ton du discours du président Joseph Aoun contre la Résistance s’est durci. Peu importe sa répétition du refrain sur le monopole des armes, ou son adoption du récit du « 14 Mars » sur la souveraineté et l’indépendance. L’essentiel réside désormais dans l’affirmation publique de sa position appelant au désarmement de la Résistance dans tout le Liban, présentant la question sous un titre provocateur : l’absence de besoin de la résistance !

​En pratique, le président Aoun nous a indiqué sa direction concernant la stratégie de sécurité nationale. Il nous a dit qu’il s’agit d’une stratégie fondée sur l’absence de résistance à l’occupation israélienne.

Cependant, il a franchi une étape supplémentaire sur la voie diplomatique et politique, évoquant un consensus avec les présidents Nabih Berri et Nawaf Salam à ce sujet, tout en considérant que le dialogue essentiel avec le Hezbollah passe par le président de la Chambre. Cela ne le dérange pas que des rencontres aient lieu de temps à autre avec des dirigeants du parti pour calmer les esprits et tenter de désamorcer les tensions.

​Pourtant, Aoun, qui n’éprouve aucune admiration pour le chef du gouvernement et affirme être contraint de traiter avec Berri, ne croit pas, depuis bien avant son arrivée au palais de Baabda, à une quelconque relation qualitative avec le Hezbollah. Il est pragmatique : il sait qu’il n’est pas devenu président par un compromis interne, mais en application d’une décision américano-saoudienne basée sur les résultats de la dernière guerre israélienne contre le Liban.

Dès le premier jour de l’accord de cessez-le-feu, Aoun est devenu le candidat à part entière de la « nouvelle tutelle », entamant des négociations directes avec les Américains et les Saoudiens, sans se soucier des forces locales, le Hezbollah en tête.

​Aoun et la « démobilisation honorable »

​Cependant, Aoun, qui a côtoyé le Hezbollah durant son mandat de commandant en chef de l’armée, a son propre avis sur la nature de la Résistance, sa force et l’ampleur de son déploiement. Il a pris connaissance, oralement et par écrit, d’une multitude de rapports libanais, occidentaux et arabes sur l’activité de la Résistance au Liban et à l’étranger. Mais la dernière guerre l’a poussé à agir en partant du principe que le coup reçu par la Résistance était plus lourd que prévu, ce qui l’a mené à une conclusion rapide : la Résistance est entrée dans sa phase de déclin, et sa seule mission désormais est d’assurer sa « démobilisation honorable ».

​En pratique, c’est son seul objectif dans son dialogue « sérieux » avec la Résistance. Il continue, à chaque occasion, de lui réclamer la remise de ses armes qualitatives (missiles de longue portée, drones, armes antichars), estimant que cela suffit pour cette étape, car c’est ce que réclame l’étranger.

Pourtant, Aoun, relativement réaliste, bafouille lorsqu’il s’agit d’évoquer les résultats de sa stratégie diplomatique et militaire face à l’occupation. Il exprime parfois son « agacement » devant le manque de réactivité des Américains à ses demandes, et le fait qu’Israël ne propose aucun geste pouvant être investi dans la bataille contre l’arsenal du Hezbollah.

​Lorsque les Américains lui ont explicitement demandé de transformer les réunions de coordination de la commission militaire quinquennale en un cadre politique, Aoun n’a pas tardé à obtempérer. Il a trouvé des conseillers pour lui suggérer de s’inspirer d’expériences passées ayant permis l’intégration de civils dans les commissions de négociation. Ne pensant pas accomplir un acte d’une extrême gravité, il n’a même pas cherché à obtenir le prix de sa concession.

​Au contraire, Israël s’est empressé de considérer cette démarche comme un signal pour avancer davantage vers une négociation politique directe. Quand Aoun a fait appel à l’ambassadeur Simon Karam pour diriger la délégation libanaise au sein du comité du « Mécanisme », il lui a signifié que la mission était claire. Karam, après être revenu de la première réunion, a déclaré au président : « Il est évident que ces gens veulent un dialogue politique ; il vaudrait mieux envoyer un ministre du gouvernement pour que les discussions passent à un autre niveau. »

​Une proposition « de père inconnu » suggère la formation d’une délégation de négociation civile comprenant trois diplomates (un maronite, un chiite et un sunnite), sur la base de l’expérience des négociations de 1992.

​Bien entendu, Karam ne s’oppose pas à assumer cette mission. Il ne s’arrête à aucune formalité concernant la nature des négociations avec les Israéliens. Il a explicitement déclaré que si le pouvoir lui demandait de se rendre à Tel-Aviv, il le ferait sans hésiter. Karam, qui ne cache pas son hostilité à l’idée de la Résistance et de ses armes, a vu dans cette mission une opportunité de vérifier la capacité à franchir des étapes majeures dans le projet de désarmement. Il devait donc scruter de près les propos israéliens durant les réunions. Karam n’est pas aussi réservé que les militaires ; il n’a aucun problème à s’entretenir directement avec le délégué israélien.

​Plus encore, il appartient à cette catégorie de diplomates qui croient en la nécessité de créer un espace d’interaction avec l’autre partie. Ainsi, il n’a vu aucun inconvénient à faire une « promenade » avec le délégué israélien en marge des réunions, ou même à échanger des « livres en cadeau » avec lui.

​Karam, qui notait les paroles israéliennes et les remarques américaines, a été choqué d’entendre directement que l’objectif n’est pas un accord sur les mécanismes de remise de la terre et du ciel à l’autorité libanaise. La partie israélienne lui a fait entendre une liste de conditions qui l’ont fait revenir frustré, disant à qui de droit : « Israël impose des conditions très dures, et je ne pense pas que le Liban puisse les accepter ! »

​À ce stade, Karam, puis Aoun, ont réalisé ce que le président Salam avait compris juste avant eux de la part des Américains et des Français : le cadre des négociations actuelles n’a rien à voir avec la résolution 1701, ni avec l’accord de cessation des hostilités, ni même avec la réactivation de l’accord d’armistice. Il s’agit d’une négociation politique menant, dans une première phase, à un accord de sécurité spécial, suivi de démarches politiques aboutissant à une déclaration de paix entre les deux pays.

​Les six conditions d’une clarté brutale

​Dans son journal de bord, Simon Karam a rédigé un rapport sur les dernières négociations, incluant ce qu’il a décrit comme les demandes israéliennes en réponse à la demande du Liban d’arrêter les raids, les assassinats, de se retirer des points occupés, de libérer les prisonniers et de commencer la délimitation des frontières.

​La réponse israélienne fut d’une clarté brutale, dépassant largement le cadre initial du comité du « Mécanisme ». Elle incluait des explications sur ce que les Israéliens considèrent comme un point clé convenu avec les Américains : la coopération économique. De là ont découlé les conditions suivantes :

Premièrement : Tant que le Liban n’aura pas achevé le désarmement du Hezbollah sur tout son territoire, déclaré la dissolution de son corps militaire et prouvé cela par des mécanismes de vérification, Israël ne cessera pas ses opérations militaires dans tout le Liban.

Deuxièmement : Israël ne reconnaît pas la déclaration de l’armée libanaise sur la fin de sa mission au sud du fleuve Litani. L’armée doit reconnaître le droit d’Israël à exiger des fouilles dans n’importe quelle maison, n’importe où au Liban, afin de s’assurer de l’absence de toute arme menaçant sa sécurité. Les États-Unis ont reçu un briefing complet du renseignement israélien sur des points d’activité continue du Hezbollah et des centres de stockage et de fabrication de drones, tant au Sud qu’ailleurs.

Troisièmement : Le retrait des cinq points n’est pas envisageable avant que le Liban ne déclare la fin de l’état d’hostilité avec Israël et ne signe un nouvel accord de sécurité dépassant le cadre de l’armistice et de la 1701. Israël rappelle que cette résolution appartient au passé et que la force internationale actuelle quittera le Liban d’ici la fin de l’année.

Quatrièmement : Le projet de reconstruction des zones frontalières doit s’inscrire dans un cadre convenu avec Israël. L’État libanais n’a pas le droit d’entreprendre des chantiers qui ne tiennent pas compte des préoccupations sécuritaires israéliennes. À chaque discussion sur ce sujet, les Israéliens brandissent la carte du « 7 octobre ».

Cinquièmement : Les habitants souhaitant retourner vivre dans les villages de la ligne de front ne doivent pas appartenir aux rangs du Hezbollah ni à aucun cadre constituant une menace pour Israël. Un retour complet tel que souhaité par le Liban n’est pas acceptable. Le projet de zone économique transformerait la zone frontalière de petits villages en une zone de vastes projets touristiques nécessitant une gestion différente, y compris sécuritaire.

Sixièmement : Le dialogue sur l’avenir des relations entre les deux pays exige de passer immédiatement à un niveau supérieur. Le cadre technique actuel n’a plus lieu d’être. Israël indique clairement qu’elle ne veut que la présence des Américains dans les discussions, lesquelles pourraient se tenir n’importe où dans le monde, mais hors de Naqoura, sans besoin de la présence de la France, de l’ONU ou de toute autre partie.

​Alors qu’Israël ne commente pas en détail le dossier des prisonniers, elle a déjà informé le CICR que les visites aux prisonniers libanais resteraient interdites jusqu’à nouvel ordre. De même, des avocats arabes israéliens ont été avertis de ne pas tenter de représenter ces prisonniers, qu’Israël accuse de travailler directement ou indirectement avec le Hezbollah.

​En route vers Tampa !

​Après la dernière réunion, l’ambassadeur Karam a compris l’impasse. Il a suggéré aux présidents de la République et du Gouvernement de cesser les manœuvres et d’accepter l’idée de négociations politiques directes. Une nouvelle série de consultations a commencé. Tandis que Salam préférait rester en retrait, Aoun a tenté de convaincre Berri d’avancer d’un pas supplémentaire : « Puisque nous avons accepté un civil dans le comité, pourquoi bloquer sur le cadre des négociations ? »

​Ici, les récits divergent. Certains attribuent à Aoun le fait que Berri ne s’y est pas opposé, tandis que le président de la Chambre affirme avoir refusé l’idée d’une délégation tripartite civile (maronite, sunnite, chiite). Le nom de l’ancien ambassadeur Jihad Mortada a même circulé pour représenter la partie chiite, en raison de son expérience passée dans les négociations post-Madrid en 1992.

​L’ennemi exige le désarmement dans tout le Liban, la fouille de « n’importe quelle maison » en cas de besoin, et un contrôle de l’identité de ceux qui retournent dans les villages frontaliers.

​Face à la complexité de la situation interne, le président de la République a multiplié les prises de position contre la Résistance pour satisfaire les Américains. L’ambassadeur américain, Michael Ratney, lui aurait signifié que le dossier était désormais exclusivement entre ses mains, écartant les envoyés Tom Barrack ou Morgan Ortagus. Se sentant au pied du mur, Aoun a dû envisager de hausser le niveau des négociations.

​Il a confié plus tard que les Américains lui avaient proposé de transférer les réunions au siège du Commandement central (CENTCOM) dans la base de Tampa, en Floride. Il a compris qu’une telle démarche signifierait l’élimination de la présence française et du rôle de l’ONU. Face à ce dilemme, il a sollicité l’aide de l’envoyé saoudien Yazid ben Farhan pour alléger la pression, avant d’informer les responsables libanais qu’il avait refusé la proposition américaine, demandant plutôt de réactiver le comité du « Mécanisme » au plus vite. Les Américains ont accepté… mais non sans contrepartie.

​Rencontre avec un officier israélien

​Alors que les préparatifs du voyage du commandant en chef de l’armée, le général Rudolf Haykal, aux États-Unis étaient en cours, les Américains ont suggéré qu’un officier de haut rang le précède pour organiser les réunions. Au lieu de la délégation prévue initialement, c’est le général George al-Saqer, directeur de la planification, qui a été envoyé en urgence à Tampa.

​À Tampa, les officiers américains n’attendaient pas al-Saqer pour écouter ses besoins en équipements. Ils avaient organisé la première rencontre militaire du genre, tenue sur la base américaine, entre al-Saker et un officier de l’armée ennemie, sous le parrainage d’un haut gradé américain.

​Il a été convenu de garder cette nouvelle secrète. À Beyrouth, le président Aoun s’est efforcé de détourner l’attention. Le commandant de l’armée, s’apprêtant à partir pour les États-Unis, savait que des questions difficiles l’attendaient, d’autant qu’il refusait de déclarer la fin de la phase de désarmement au Sud-Litani avant son départ, conscient que les exigences de la phase suivante nécessitaient des facilités politiques indisponibles. Il avait déjà prévenu Aoun et les Américains qu’il n’engagerait pas l’armée dans une confrontation avec la population, que ce soit au Sud, dans la Bekaa ou dans la capitale.

​Ce que le Liban a obtenu en échange de cette nouvelle concession fut une annonce ultérieure des États-Unis indiquant que le comité du « Mécanisme » reprendrait ses réunions entre février et mai prochains. Mais un responsable de sécurité à l’ambassade américaine à Awkar a tenu à préciser : « Les Libanais ne comprennent pas que leur cause n’est pas à l’ordre du jour ; le commandement militaire américain n’est occupé que par un seul dossier nommé « Iran », et les officiers du CENTCOM n’ont pas de temps à perdre avec des dossiers concernant le Liban » !

​Par Ibrahim Al-Amine

Source : Al-Akhbar ; Lundi 9 février 2026