mardi, 11/08/2026   
   Beyrouth 09:10

Craintes d’un « pire scénario » : une sévère contraction attend l’économie

Par Salam Mohammad

La caractéristique la plus marquante des pertes économiques subies par l’État du Qatar durant la guerre contre l’Iran ne réside pas seulement dans leur ampleur, mais aussi dans la rapidité avec laquelle elles se sont concrétisées.

Dès les premiers jours du conflit, le cœur de l’industrie gazière qatarie, situé à Ras Laffan, a été visé par une attaque iranienne directe. Les dégâts majeurs subis ont provoqué l’interruption d’environ 17 % des exportations de gaz naturel liquide (GNL) du pays, véritable poumon financier de son économie.

Selon les déclarations de responsables qataris, les pertes annuelles de Doha découlant de cette frappe contre une installation exploitée par une compagnie pétrolière américaine sont estimées à plus de 20 milliards de dollars.

Ce chiffre représente la valeur des recettes d’exportation annuelles perdues, auxquelles s’ajoute un délai de 3 à 5 ans pour réparer les dommages et restaurer les capacités d’exportation antérieures.

Une telle baisse de revenus aura des répercussions directes sur la balance des paiements, les recettes publiques, l’exécution du budget annuel et la croissance du produit intérieur brut (PIB).

Avec l’extension du conflit, les pertes de Doha ne se sont pas arrêtées là. L’industrie du GNL fait désormais face à deux problèmes majeurs :

-L’amputation des capacités de production : Plusieurs installations gazières ayant été ciblées, la perte de revenus pourrait atteindre près de 60 milliards de dollars si la période de réparation de trois ans se confirme.

-Le blocage du détroit d’Ormuz : La paralysie de la navigation dans ce passage maritime vital étouffe les exportations de GNL et de produits pétrochimiques. Les données de l’OAPEC (Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole) rappellent que les exportations qataries par méthaniers oscillaient entre 105,54 et 106,29 milliards de mètres cubes par an entre 2019 et 2023. L’interruption prolongée du trafic accroît donc mécaniquement le manque à gagner.

Face à ces blocages, et bien qu’elle ait invoqué la clause de force majeure dans ses contrats, la compagnie nationale QatarEnergy a dû se résoudre à acheter du gaz naturel pour honorer ses engagements et préserver sa réputation contractuelle.

Selon Reuters, QatarEnergy a acheté cette année environ 33 cargaisons de gaz aux États-Unis pour compenser les ruptures d’approvisionnement causées par la guerre et la fermeture d’Ormuz.

Évaluées à près d’un milliard de dollars — soit environ le tiers des exportations mensuelles habituelles d’avant-guerre —, ces acquisitions ont permis d’alimenter ses clients en Corée du Sud, à Taïwan, au Bangladesh, en Inde et au Japon.

Pour les analystes, ce revirement est un tournant majeur : une partie des revenus qui auraient dû constituer un excédent est désormais engloutie dans l’achat de gaz de substitution à des prix élevés.

Pertes cumulées dans le transit aérien

Parallèlement, les premières semaines de guerre ont entraîné la suspension de tous les vols à destination et en provenance du pays, provoquant l’annulation de plus de 2 000 vols à l’aéroport international Hamad.

 Le Qatar ayant cherché depuis plusieurs années à faire de ses infrastructures un hub mondial de transit via sa compagnie nationale, les pertes se trouvent aujourd’hui doublées :

-L’arrêt des vols directs : Il a frappé de plein fouet la compagnie nationale, les sociétés de services aéroportuaires et le secteur touristique. Après avoir accueilli plus de cinq millions de visiteurs l’an dernier, le Qatar ne pourra pas réitérer cette performance cette année.

-Le détournement des flux de transit : Les compagnies internationales ont réorienté leurs escales hors de la zone de conflit, amputant d’autant les recettes liées au transit.

Si le secteur a connu une légère amélioration après l’annonce d’un protocole d’accord entre Washington et Téhéran en juin dernier, la violation de ce texte par la partie américaine et ses frappes successives sur des sites iraniens ont de nouveau renforcé les risques pour l’aviation dans le Golfe. Le rétablissement du secteur reste donc lent, dans l’attente des efforts régionaux et internationaux pour réactiver le protocole.

Une contraction temporaire

Au vu de ces facteurs, les institutions internationales anticipent une contraction de l’économie qatarie cette année. Dans ses dernières estimations, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit un recul de 8,6 %, soit le taux le plus élevé parmi les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

De son côté, la Banque mondiale estimait dans son rapport d’avril dernier une baisse du PIB qatari de 5,7 %.

Ces prévisions ne signifient pas pour autant un effondrement durable. Le FMI et la Banque mondiale précisent que ce choc, bien que brutal, restera temporaire.

Dès la réouverture du détroit d’Ormuz et le lancement des travaux de réhabilitation des installations, l’économie qatarie devrait enregistrer un fort rebond l’année suivante, estimé à +8,6 % par le FMI et à +5,7 % par la Banque mondiale.

Cette perspective de reprise s’appuie sur des atouts structurels solides :

-Son fonds souverain et les importants excédents financiers accumulés au fil des ans.

-Des contrats gaziers à long terme signés avec de nombreux pays.

-Des infrastructures de pointe.

-La hausse des prix mondiaux du gaz induite par la guerre qui joue, au moins partiellement, en faveur de Doha. À l’instar de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, le Qatar perd sur les volumes exportés mais tire profit du niveau élevé des cours.

Reste la question du pire scénario : que se passerait-il si la guerre venait à durer ou à s’étendre l’année prochaine ?

La majorité des institutions internationales écartent cette hypothèse dans leurs projections régulières. Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz ou des attaques généralisées contre les infrastructures énergétiques ne serviraient les intérêts d’aucune partie et auraient des conséquences catastrophiques sur l’économie mondiale.

Les prévisions reposent donc majoritairement sur le scénario d’un arrêt forcé des hostilités par les États-Unis, sous la pression des échéances électorales mi-mandat, de la crainte d’un nouvel enlisement face à Téhéran, ou des inquiétudes mondiales face aux retombées économiques d’une nouvelle escalade.

À cet égard, les pertes subies par le Qatar après une seule frappe contre une installation névralgique offrent un aperçu des risques qui pèsent sur la région et le monde si le conflit devait se poursuivre.

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar